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Après avoir gravi les cimes, André Georges préfère maintenant les peindre...
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De toutes les faces mythiques qu'il étreint,sa préférence revient à la Dent Blanche de son enfance...

Niché au fond du val d’Hérens, entouré de prairies basses, Évolène est un village paisible où le Valais d’antan est encore bien présent. C’est mon premier contact avec les chalets de mélèzes noircis par le temps et décorés de géraniums aux fleurs rouges éclatantes. Quelques clics-clacs photographiques immortalisent ces magnifiques habitations, symboles du savoir-faire et du savoir-vivre des suisses. Entre les habitations, quelques raccards ou granges à blé proche du chalet sont posées sur quatre pièces de bois verticales ou « pilets » plantées aux quatre angles, les pilets étant surmontés de dalles de pierre plate ou « palet » sur lesquelles reposent les traverses et qui ont pour but d’empêcher les rongeurs d'entrer dans le local. Dans le village, il n’est pas rare de croiser des locaux vêtus du costume traditionnel, costume marron et cravate pour ces messieurs, robe longue et bleue, chignon et tablier pour ces dames. Sur certains chalets, les façades sont parfois décorées de la reine de la vallée, la célèbre vache de race Hérens. Ses particularités : elle a une robe noire, elle est plutôt trapue et surtout, elle est terriblement combative. Tout un folklore est d’ailleurs organisé autour de cette envie qu’elle a d’en découdre avec ses camarades de prés. Ainsi, chaque année, ont lieu des manifestations pour élire les reines de chaque troupeau. Pour prétendre à ce titre, la vache doit satisfaire à certains critères : elle doit être obligatoirement laitière au printemps et portante à l’automne. Des vétérinaires auscultent toutes les candidates combattantes. Elles s’affrontent ensuite dans l’arène à grands coups de cornes. La plus puissante soulève son adversaire qui abandonne aussitôt ou revient à la charge une fois, deux fois, dix fois avant de s’écarter définitivement. Par éliminations successives, il n’en reste plus qu’une : la reine du troupeau. Elle pourra prétendre au titre de reine des reines si elle sort vainqueur du tournoi entre reines. S’il y a une reine, il doit y avoir un roi. Pour le trouver, il suffit de porter son regard au sud-est et il apparaît majestueux : c’est le pic élancé de la Dent Blanche (4 354 m), une pyramide imposante de toutes parts avec ses quatre arêtes anguleuses.

        André Georges est né en 1953 dans le val d’Hérens où il a passé son enfance au milieu de cimes, d’arêtes et de sommets légendaires – le Weisshorn, la Dent Blanche, etc. – mais, curieusement, n’a découvert sa vocation qu’assez tard : chez lui, on ne parlait pas « montagne », bien qu’il fût descendant d’une longue lignée de guides. « Il a fallu qu’un ami montagnard lui propose, un peu par jeu, de l’accompagner aux Aiguilles-Rouges d’Arolla, une “classique” de sa vallée natale pour que sa passion se déclare (…). De toutes les faces mythiques qu’il étreint, sa préférence revient à la Dent Blanche de son enfance. Il l’explore, il la pratique, la fréquente avec une assiduité presque maladive, gravissant la voie normale près de deux cent fois… Il en connaît toutes les arêtes, tous les passages, toutes les prises. C’est son terrain de jeu. Il prend plaisir à y ouvrir des voies nouvelles et à grimper les quatre arêtes dans une même journée1».
        André Georges a hérité de l’architecture de la Dent Blanche, sa « belle » de toujours : c’est un colosse de l’alpinisme, une légende vivante.

Histoire de sa première ascension
La Dent Blanche fut gravie pour la première fois le 18 juillet 1862 par Thomas Stuart Kennedy et le révérend William Wigram accompagnés de leurs guides Jean-Baptiste Croz, frère de Michel et Johann Kronig. Le temps était si déplorable ce jour-là que beaucoup doutèrent de la véracité des propos de l’équipe. Peut-être, n’avaient-ils atteints qu’une cime secondaire ? L’été 1865, le célèbre alpiniste anglais Whymper décida d’entreprendre dans la région les ascensions de quelques sommets enneigés après avoir longtemps privilégié les sommets rocheux. Le 16 juin, il se retrouva avec Christian Almer, Michel Croz et Franz Biener sur la face sud-ouest de la Dent Blanche dans une zone bien plus difficile qu’il ne l’avait imaginée. Lorsqu’ils arrivèrent sous un grand rocher légèrement surplombant, après déjà de très longues heures d’effort sur un terrain difficile, Michel Croz proposa d’installer un bivouac pour se reposer et suggéra de reprendre l’ascension le lendemain matin. Sa requête fut refusée par Whymper qui préféra continuer. « Ils poussèrent donc obstinément jusqu’à l’arête Sud qu’ils touchèrent à quelques mètres du sommet. Exposés aux coups de bélier de la bourrasque déchaînée, ils firent halte un instant, accroupis derrière un rocher et lampèrent le reste de leur vin. Après quoi, moitié rampant, moitié grimpant, ils se dirigèrent vers le sommet. Soudain, les nuages se déchirèrent et dévoilèrent à quelques pas devant eux une pointe portant un petit cairn. Kennedy avait dit vrai, c’était le cairn qu’il avait érigé2».

1 Faces à faces, éditions Solar
2 Jean-Louis Claude, La folle histoire du Val d’Anniviers dans l’aventure alpine, Lé Zéditions