Image
Image
Image
Image
Image
Image
Image
Image


Le val d'Anniviers : sur les traces du passé...

J’ai fait le tour du val d’Anniviers à pied et j’ai voyagé avec les livres de Jean-Louis Claude et d’Edouard Desor qui retrace la folle histoire du val d’Anniviers.
        Je suis passé par Zinal. À l’origine, Zinal était un village de mayens, petites habitations typiques des alpages valaisans où la population des villages inférieurs se réunissait deux fois par an, à l’époque des fenaisons et vers la fin de l’année. C’était la plus gracieuse partie de la vallée : on y trouvait les plus belles prairies, à peu de distance d’un vaste glacier… Les maisons les plus anciennes que l’on connaisse de ce village date de la fin du XVIIIème siècle. Elles sont posées sur une maçonnerie grossière à demi enterrée, bâties en bois de mélèze ou en pierre et couvertes de tavillons de bois. Au fil des siècles, la modernité a pénétré les lieux. Aujourd’hui, il y a des chalets modernes qui n’ont pas le charme des anciens modèles, de grands parkings qui accueillent les touristes en rendant la montagne payante, des supermarchés, une boulangerie-pâtisserie et une presse-souvenir qui offrent la possibilité de nourrir le corps et l’âme et puis, des remontées mécaniques qui rendent la montagne accessible au plus grand nombre pourvu que ces randonneurs des temps modernes disposent d’un budget conséquent. Heureusement, l’espace bétonné est restreint par le relief et plus haut, les ramifications du progrès sont absentes : ce sont ces hauteurs apaisantes où l’homme se fait rare qui sont les raisons de ma visite dans la vallée.
        Un autre jour, j’ai longé la rive droite du torrent de la Navisence vers le fond de la vallée de Zinal. Après avoir franchi un pont en bois pour basculer rive gauche, j’ai emprunté la piste qui s’élevait au sud. Elle laisse à droite un sentier qui mène vers d’anciennes mines de cuivre. Au XIXème siècle, lorsque le travail dans les mines battait son plein, le minerai était transporté à dos de mulets jusqu’à Sierre où il était réduit et livré au commerce. L’absence de route à char était une entrave au développement de l’activité. Mais les anniviards s’opposaient à la construction d’une telle route de peur que des étrangers profitent de cette aubaine pour découvrir leur vallée. « On m’a conté que dans leurs préjugés contre les étrangers, ils refusèrent même un jour à une société française l’autorisation d’établir cette route à ses frais. On ajoute même malignement dans la grande vallée, qu’ils auraient bien consenti à avoir une route pour sortir le minerai, pourvu qu’elle fût construite de manière à ce qu’on ne pût pas s’en servir pour venir chez eux ! ».
        Un autre jour, j’ai rejoint le refuge du Mountet. Le lointain n’était que nuages et les sommets étaient cotonneux. Bientôt, des éclairs zébraient le ciel, la pluie se mettait à tomber et le vent se levait. Dans les rafales, je plantais ma tente. À l’intérieur de mon abri de toile, je me rends compte qu’à vouloir trop réduire le poids de mon sac, j’ai oublié la ration d’un repas. Je vais donc devoir être économe à l’excès, un peu comme l’étaient les Anniviards au XIXème siècle : « bien que fort à leur aise, ils vivent très chétivement. Du pain bis, du fromage maigre et de la polenta, voilà leur menu ordinaire. Passe encore si le pain et le fromage étaient frais ; mais point : ainsi que dans d’autres parties retirées du Valais, et peut-être plus que partout ailleurs, le pain frais est un luxe qu’on ne connaît pas. On ne met au four que deux ou trois fois par an. On a par conséquent du pain de quatre, cinq et six mois. Aussi le coupe-t-on, de même que le fromage, avec une hache ou du moins un fort coutelas. Quant à la viande, on n’en use guère que le dimanche, encore la mange-t-on habituellement crue ». L’alcool est aussi banni : le vin n’est d’un usage journalier que pendant les récoltes et l’eau-de-vie est inconnue. Avec un régime pareil, l’art culinaire semble bien peu développé.
Dans l’après-midi, un coup de baguette de lumière solaire me faisait oublier la faim et me redonnait du baume au cœur. Les rayons de soleil qui déchiraient les nuages illuminaient quelques sommets couverts de glace. J’observais toutes les cimes alentours. Parfois, des pans de glace se détachaient et tombaient dans un bruit assourdissant, des coulées de neige dévalaient les pentes ou des pierres chutaient dans un grand fracas. Pour le reste, la montagne n’était que beau silence. Ces instants de magie ne duraient qu’un temps car le magicien avait décidé de se retirer et rapidement, des nuages noirs coloraient à nouveau le ciel, la terre et les montagnes. Même les glaciers apparaissaient d’une blanche noirceur. Puis, des éclairs zébraient le ciel et la pluie se mettait à tomber. Dans mon abri de toile, je me replongeais dans la vie quotidienne des anniviards en 1855. J’étais plutôt surpris de lire qu’à cette époque, les femmes du val d’Anniviers étaient traitées avec très peu d’égards et assujetties aux plus rudes travaux. Pendant que les hommes s’en vont garder les vaches à la montagne, ce sont elles que l’usage oblige à porter les fardeaux, à piocher et labourer les champs, à faire en somme des ouvrages qui devraient être dévolus à l’autre sexe. « Le mari et la femme s’en vont-ils ensemble à la plaine avec le mulet, c’est toujours monsieur qui monte sur la bête, tandis que la femme est obligée de trotter à côté ».
Même si la condition féminine s’est grandement améliorée dans le val d’Anniviers depuis cette époque, nous vivons malheureusement toujours dans un monde où règne la toute-puissance de la testostérone. Dans ses nombreux voyages, Sylvain Tesson a collecté dans ses carnets de notes quelques proverbes qu’il qualifie d’hideux : Quand la fille naît, même les murs pleurent (Roumanie) ; Une fille donne autant de soucis qu’un troupeau de mille bêtes (Tibet) ; Instruire une femme, c’est mettre un couteau entre les mains d’un singe (Inde)… et il fait référence à cette citation de Jack London : « L’homme se distingue des autres animaux surtout en ceci : il est le seul qui maltraite sa femelle, méfait dont ni les loups ni les lâches coyotes ne se rendent coupables, ni même le chien dégénéré par la domestication ».
        Avec la nuit qui tombait, la pluie s’arrêtait et le froid enserrait le cirque.

Photos ci-contre : https://www.valdanniviers.ch/fr/Z15562/parcours-historiques




Image
Image
Image
Image
Image
Image
Image
Image