Kilomètre 1642,7. Au-delà de Vic, j’aurais pu continuer à pied vers le sud mais très rapidement, je me serais heurté à une succession quasi-ininterrompue de zones industrielles et de cités sans charme, à une multitude de routes, à tout un espace bétonné où les arbres paraissent petits et les ruisseaux ont l’air triste. Trop de béton, trop de bruit et trop de monde pour un vagabond ! C’est donc en train que je termine ma traversée méridienne. Sur cette portion de l’itinéraire que je parcours bien plus vite que mon énergie ne me le permettrait, je découvre ô combien est moche toute l’extension péri-urbaine nord de Barcelone. Dans le nord de la province, au pied des montagnes, de jolis villages et de belles maisons sont abandonnées ; au sud, les hommes s’entassent dans des immeubles sans charme…
Bercé par les agréables mouvements que le train prend sur la voie ferrée, je me remémore dans le plus grand désordre quelques menus événements de ma longue traversée depuis Dunkerque. Soudain, une voix dans le haut-parleur trouble mes pensées et annonce l’arrivée à la gare Sants de Barcelone. Je descends. Dès les premiers mètres, je me sens flagada et déprimé par ces brutales retrouvailles avec la grande ville alors que je viens de passer ces dernières semaines dans les campagnes et par l’idée que le voyage est terminé.
Je me rends dans le parc de Montjuich. C’est là que tout avait commencé pour Méchain…
Épilogue
En voyage, j’ai parfois tendance à me propulser hors de l’instant. Un jour, au Chili, alors que je m’échinais à gravir un volcan à plus de 6 000 m d’altitude et que mon corps souffrait incontestablement de l’hypoxie, je comptais lentement chaque mètre parcouru. J’étais à bout de force et ma progression n’était qu’une succession de petites éternités. J’essayais de respirer à fond pour vaincre mon ennemi et sa malignité insidieuse mais mes cellules restaient désespérément mal oxygénées. Un mètre puis un autre et encore un autre… Au sommet de la montagne, malgré l’imposant et majestueux spectacle de dizaines de volcans fièrement dressés dans un ciel bleu impérial, je ne m’attardais pas, conscient que mon corps réclamait une meilleure oxygénation. Je rejoignais rapidement mon bivouac, heureux d’avoir atteint le sommet mais épuisé par l’énergie dépensée à vaincre le découragement et les effets de l’altitude. Dans la chaleur du duvet, je repassais dans ma tête les différentes étapes de l’ascension et me remémorais la pénibilité de la progression, mètre après mètre. Puis mon cerveau se mit à multiplier les nuances, les digressions aussi. Certaines étaient saugrenues, d’autres plus raisonnables. Il me rappela notamment que le mètre avait été défini alors que la monarchie française était sur le point de vaciller et que c’étaient deux savants – Méchain et Delambre – qui étaient partis au péril de leur vie dans une quête extraordinaire : mesurer la longueur du méridien de Paris entre Dunkerque et Barcelone afin de définir le mètre. Depuis longtemps, je cherchais une manière originale de traverser la France. Je venais de la trouver sur les pentes d’un volcan chilien alors que mon corps était à bout de forces…
Le rêve des deux savants était grand. S’il devenait réalité, c’était un rêve qui allait concerner tous les hommes et leur offrir un principe de justice ; c’était aussi un rêve qui allait briser la chaîne des usages et bâtir un nouveau monde à partir de mesures « pour tous les Hommes et tous les temps ». Mon rêve n’avait d’autre prétention que de partir sur les traces de Méchain et Delambre et de suivre « l’axe du mètre » le long du Méridien de Paris tout en réalisant un projet accessible « pour tous les Hommes et tous les temps », en toute liberté, en toute égalité et en toute fraternité.
Dans ce rêve, il n’y avait pas de flèches, de panneaux, de marques de peinture qui indiquent le chemin vers Barcelone. Parfois, il n’y avait même plus de sentier. L’absence de ces signes, habituellement disposés régulièrement, laissait toute liberté pour faire sa trace. Chacun était libre de choisir son itinéraire selon ses envies, de décider de le réaliser d’une seule traite ou en plusieurs fois, d’opter pour des nuits dans un hôtel, dans une maison d’hôte, chez des inconnus, sous la tente ou à la belle étoile…
Dans ce rêve, il soufflait aussi un vent d’égalité car la traversée méridienne n’était pas exclusivement réservée à de riches touristes : elle était accessible à tous pourvu qu’on s’adonne à l’activité la plus simple, la plus naturelle et la moins coûteuse de toutes les activités : la marche. Nul besoin de mécanique, de moteur, de carburant ; nul besoin d’équipements dispendieux. Livré à ses seules ressources propres, le marcheur se dépouille du superflu et se concentre sur l’essentiel : une paire de tennis, une veste imperméable, une tente, un sac à dos et de quoi s’alimenter...
Enfin, dans ce rêve, il soufflait également un vent de fraternité. Je n’étais pas parti sur la route pour voir du monde mais j’ai apprécié le contact humain même s’il a été plutôt rare. Cette rareté m’a sans doute permis de trouver des qualités humaines chez chaque personne que j’ai croisée. L’isolement rend plus humain, moins hautain, plus apte à saisir dans un regard l’étincelle de la vie. « La personne dont l’embonpoint nous dérange lorsqu’elle est serrée contre nous sur un banc de métro, celui dont les regards appuyés peuvent nous laisser imaginer, dans une rue sombre, de noirs desseins redeviennent dans (la nature) des êtres simples avec qui il peut être agréable d’échanger quelques mots, de boire un café, à qui il nous fera plaisir de rendre service, parce qu’ils sont également humains, de la même fibre fondamentale que la nôtre1 ».
La traversée Méridienne défend donc les valeurs de la République : la liberté, l’égalité et la fraternité. Contrairement à une idée reçue, ces notions n’ont pas été inventées au moment de la Révolution française. « Le rapprochement des concepts de liberté et d’égalité était déjà fréquent sous les Lumières, en particulier chez Rousseau et chez Locke2 ». Cependant, c’est la Révolution française qui les a réunies en triptyque. Je voulais également les réunir dans ce projet qui se connecte sans cesse à cette période de bouleversements politiques et sociaux si importants qu’elle a façonné ce que nous sommes aujourd’hui. En plus de défendre ces valeurs, ce projet, loin d’être révolutionnaire, m’a permis de fondre les deux activités dans lesquelles je me suis le plus investi au cours de ma vie: la science et la randonnée.
Pendant cinquante jours, j’ai donc calculé des angles et traversé des plaines avec Delambre. J’ai cherché des erreurs sur les mesures de latitude et gravi des montagnes avec Méchain. J’ai marché, marché, marché…
Au cours de cette traversée, j’ai avalé les kilomètres en passant près de huit heures par jour exposé à toutes les intempéries de l’atmosphère ; mais jamais, elles ne m’empêchèrent réellement d’avancer tant l’inaction n’était pas une option envisageable. J’ai été successivement brûlé par le soleil, refroidi par le vent et même fouetté par la neige. Mais, j’ai surtout été trempé par la pluie et seul sous la pluie, fatigué et affamé de surcroît, je ne revendiquais qu’une seule chose : la liberté. « Ma liberté de mouvement, ma liberté de regard, ma liberté d’esprit. Je n’étais pas en week-end ni en vacances : j’étais en route, sur la route que j’avais choisie, que j’arpentais par le pouvoir de ma seule résolution3 », et sur laquelle je n’avais d’autres luttes à mener que contre les reliefs ou les humeurs du ciel.
Au cours de cette traversée, mes journées étaient d’une extrême simplicité. Je me contentais de marcher sur la route en cherchant un cheminement tiré au cordeau le long du Méridien ; je me nourrissais des aliments de base peu propices aux agapes ; je dormais là où mes pieds décidaient de s’arrêter ; je passais des nuits paisibles et connaissais des réveils délicieux en pleine nature ; je disposais du temps et de l’espace et je n’étais (pratiquement) jamais confronté à des tentations de dispersion ; je ne croisais que quelques personnes avec qui j’entretenais des discussions légères ; je n’étais témoin d’aucun événement ni informé de ce qui se passait à travers le monde ; je n’étais pas bombardé en permanence par un flot de paroles et d'images dévastatrices. « Débarrassée des scories qui (m)’encombraient, des efforts inutiles, des paroles superflues, (m)a vie de voyageur se gonfl(ait) de sève. Principe de l’élagage : moins de branches, plus de forces pour le tronc4 ». Et ainsi, j’ai pu être plus attentif à tout ce qui m’entourait. Et ce qui m’entourait ne ressemblait guère aux paysages qu’avaient traversés Delambre et Méchain. Car en plus de deux siècles, les constructions et les démolitions urbaines avaient tout bouleversé. Partout où l’homme était passé, il avait laissé sa marque dans le paysage. Souvent, c’était une marque indélébile, ineffaçable qui avait salopé la Nature. Parfois, c’était une marque presque invisible et j’ai été agréablement surpris de trouver encore en France des endroits où les sentiers ne sont pas devenus des routes, où les villages ne se sont pas développés en grande villes, où les forêts n’ont pas été décimées par des investisseurs et où le moindre espace vert n’a pas été converti en parking.
Au cours de cette traversée, souvent loin des villes, je me suis rapproché de la nature. « (Je) sentais instinctivement le besoin de (m)e rapprocher (d’elle), des émotions vraies et de cette vie végétative à laquelle nous nous laissons si complaisamment aller au milieu des champs5 ». Je ne parle pas d’une nature vierge et indomptable à laquelle on viendrait se mesurer. Je parle d’une nature intime où il est agréable de se promener en prêtant attention aux arbres, aux plantes, aux odeurs, à la lumière… Cette nature faisait partie de ma vie quotidienne. Elle n’était pas à l’extérieur de moi, elle était en moi. Aujourd’hui, les sociétés urbaines et industrielles dans lesquelles nous vivons ont malheureusement tendance à nous en séparer. J’encourage donc les gens à prendre la tangente et à faire cette expérience très simple et qui ne coûte rien : passer une nuit en forêt. Peut-être voudront-ils alors glaner quelques nuits de plus à l’air libre ? Et peut-être voudront-ils recommencer encore et encore ? C'est qu’un début d'accord, d'accord... mais c’est un bon début pour se reconnecter à la Nature et être à son écoute. Car être à l’écoute de la Nature, c’est mieux la connaître. Et mieux la connaître, c’est aussi mieux la protéger et mieux nous protéger…
J’ai parcouru plus de 1 600 km pour rallier Dunkerque à Barcelone le long du méridien de Paris. Mètre après mètre, j’ai suivi les traces des deux astronomes qui ont défini l’unité de longueur de référence que nous connaissons aujourd’hui. Les retombées de leur travail ont largement dépassé les frontières du monde de la science. « On en retrouve la trace dans la mondialisation des échanges économiques et dans la façon dont les gens simples en sont venus à comprendre où était leur propre intérêt6 ». Le mètre qu’ils ont instauré est devenu le maître du monde !
1 Laurence Ink, Il suffit d’y croire, Robert Laffont.
2 https://www.elysee.fr/la-presidence/liberte-egalite-fraternite
3 Sylvain Tesson, Petit traité sur l’immensité du monde, Pocket.
4 Sylvain Tesson, Éloge de l’énergie vagabonde, Pocket.
5 Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, 1831
6 Ken Alder, Mesurer le monde, Flammarion.