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Sur l'axe du mètre

1 600 km à pied de Dunkerque à Barcelone le long du méridien de Paris


        À la veille de la Révolution française, il existait environ 250 000 unités de poids et de longueur : le pied, le poing, le pouce, la coudée, la ligne… Certaines différaient même d’une province à l’autre, souvent pour accommoder les intérêts des seigneurs locaux. La plupart des « cahiers de doléances » de l’époque demandaient l’établissement d’une unité de mesure unique. En 1789, les savants furent donc chargés par le gouvernement révolutionnaire français fraîchement élu d’établir un système de mesures universel, valable « pour tous les temps et pour tous les peuples » qui n’ait plus pour modèle l’homme (pouces, pieds, coudées…) mais le seul vrai patrimoine commun de l’humanité : la Terre. Ils décidèrent que cette unité de longueur serait la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre et on l’appellerait le mètre. Il fallait donc mesurer le quart du méridien terrestre et diviser la valeur obtenue par dix millions pour connaître l’unité de longueur de référence. Cette définition semblait peu compatible avec les moyens de l’époque puisque, au vu des connaissances et des instruments à disposition, il n’était pas possible de mesurer cette longueur dans son intégralité, c’est-à-dire d’un des pôles jusqu’à l’équateur. L’idée était donc d’en mesurer une partie et par extrapolation, d’en déduire la longueur totale. Les savants français estimaient que cette partie du méridien devait avoir ses extrémités au niveau de la mer et être centré sur le 45ème parallèle nord. Toutes ces conditions étaient réunies sur le méridien de Paris entre les villes de Dunkerque et de Barcelone. En 1792, par la volonté de Louis XVI, deux scientifiques et astronomes de renom, Pierre Méchain et Jean-Baptiste Delambre, furent chargés d’arpenter la Terre entre ces deux villes. Avant de partir, les autorités leur rappelèrent qu’ils avaient « à remplir la mission la plus importante dont homme n’ait jamais été chargé, que c’était pour toutes les nations qu’ils travaillaient et qu’ils étaient les représentants de l’Académie des sciences et des savants de tout l’univers ».
L'histoire humaine est incroyable puisqu'elle se déroule au cours d'une période particulièrement agitée: le roi est décapité, le régime de terreur se met en place, les guerres se succèdent...
L'histoire humaine de leurs aventures est incroyable puisqu'elle se déroule au cours d'une période particulièrement agitée: le roi est décapité, le régime de terreur se met en place, les guerres se succèdent... L'histoire scientifique est passionnante. Les mesures se font par triangulation avec le cercle répétiteur de Borda : le canevas des triangles est complexe et le choix des stations est stratégique…
        Les deux astronomes voulaient entrer dans l’Histoire. Au mois de mai 2024, je suis parti sur leurs traces en fuyant dans la géographie. J’ai suivi le méridien de Dunkerque à Barcelone, le long de l'axe du mètre. Le méridien est une ligne imaginaire, il n’est pas balisé, ce n’est pas l’autoroute piétonne de Compostelle, il se rit des obstacles, de nombreuses voies de communication le franchissent, chacun peut choisir son itinéraire. Le mien fut un passage dans l’incognito, à l’écart des grandes voies, au plus près de la ligne : j’ai parcouru 1 600 km à pied et j’ai marché cinquante jours à travers les villes et les villages, les plaines et les plateaux, les forêts et les montagnes... pour atteindre Barcelone.
Pour rendre hommage aux savants dont la soif de connaissance a triomphé des obstacles les plus grands, j’ai suivi mètre après mètre les traces de ceux qui ont défini l’unité de longueur de référence que nous connaissons aujourd’hui. Les retombées de leur travail ont largement dépassé les frontières du monde de la science. On en retrouve la trace dans la mondialisation des échanges économiques et dans la façon dont les gens simples en sont venus à comprendre où était leur propre intérêt. En fin de compte, même la campagne française qu’ils ont traversée s’en est trouvée transformée. Le mètre qu’ils ont instauré est devenu le maître du monde !


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Kilomètre 0. Ce matin, je foule la plage de sable fin de Malo : d’un côté, la mer à l’infini avec sa couleur souvent beige ; de l’autre, la ville de Dunkerque, son grand port, ses industries chimiques et pétrochimiques et les briques de ses maisons et de ses monuments qui prennent toutes les nuances des roses tendres aux bruns les plus foncés en passant par les tons rougeâtres. .
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Le beffroi, bien visible depuis le port, marque l'extrémité nord de l'arc méridien mesuré par Delambre et Méchain. C’est ici que Delambre passa trois mois pour déterminer la latitude de la ville en observant essentiellement les positions de l’étoile Polaire qui convient le mieux pour le calcul en raison de sa proximité avec le pôle.
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Le réseau des chemins vicinaux, des pistes et des sentiers de randonnées est suffisamment dense, et souvent bien signalé pour gagner de l’espace et du temps à condition toutefois de s’assurer que les chemins communiquent entre eux et que les fleuves et les rivières possèdent des ponts.
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Partout, des parcelles semblent se multiplier à l’infini et composent une véritable mosaïque où les grands domaines verts sont égayés çà et là par des champs de colza et les taches éclatantes de ses fleurs jaunes. C’est un pays aux campagnes soignées, œuvre multiséculaire de cultivateurs besogneux.
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Kilomètre 346,8. Les bretons montent à Paris. Les corses montent à Paris. Les basques montent à Paris... D’où qu’on vienne, Paris est la seule ville où l’on monte toujours. Je monte donc à Paris et je rentre dans la capitale par le nord en traversant les départements du Val d’Oise et de la Seine-Saint-Denis.
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À Paris, le méridien qui s'étend sur 9 km est matérialisée par 135 médaillons en bronze de 12 centimètres de diamètre qui porte le nom du célèbre astronome, physicien et homme d'État français François Arago (1786-1853) et les marques N et S pour indiquer respectivement le Nord et le Sud. Suivre le méridien et les médaillons qui le jalonnent, c’est une autre façon de visiter Paris...
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Au sud de la Fontaine des Quatre parties du monde, je découvre l’imposante construction en pierre de l’Observatoire de Paris. Fondé en 1667, il avait pour but d’associer la nouvelle science céleste à la gloire du règne de Louis XIV et de donner aux savants les outils nécessaires à l’élaboration d’une carte précise du royaume. L’édifice se trouve exactement sur le tracé nord-sud du méridien de Paris.
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Kilomètre 390,3. Je traverse Saint-Vrain et découvre le marais d’Itteville avec ses grandes roselières animées par des sifflements variés. Il y avait là des oiseaux sédentaires et des oiseaux migrateurs mais je ne suis pas assez naturaliste pour les identifier. Alors je me contente de les regarder évoluer et d’écouter leurs gazouillis. Le bruit des voitures n’est plus qu’un lointain murmure.
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Kilomètre 427,1. J’arrive devant la stèle méridienne d'Orveau-Bellesauve. Elle rappelle les travaux menés par Cassini III et Lacaille entre 1739 et 1740 lorsqu’ils vérifièrent la Méridienne pour compléter une carte générale du Royaume connue sous le nom de carte de Cassini
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Kilomètre 479,6. Je traverse la forêt d'Orléans par des allées forestières qui sont presque toutes rectilignes. Certains arbres m’impressionnent par leurs tailles et leurs cimes se rejoignent parfois pour former des voûtes végétales gigantesques. Je m'enfonce sous ces voûtes qui sont des invitations à la rêverie et j’espère y découvrir les secrets de la mystérieuse forêt des Carnutes…
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Kilomètre 634,2.À la sortie de Venesmes, sur le chemin de l’Aiguemorte, le paysage est une mosaïque de champs de colza et de fèves, de prairies fleuries et de pâturages verts et gras à souhait où paissent en toute quiétude des troupeaux de bovins. Des haies vives bordent les talus.
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En fin d’après-midi, je vais cueillir un peu d’ombre sous les chênes. Avant de planter la tente, je reste allongé sur l’herbe, groggy comme disent les boxeurs, par le choc des températures et la chaleur suffocante endurée toute la journée alors que je souffrais du froid et de l’humidité les jours précédents. Je dresse un bilan de ces neuf jours de marche depuis mon départ de Paris: les premiers jours, je me suis demandé pourquoi j’étais parti ; les jours suivants, j’ai réfléchi à comment je pouvais rentrer au plus vite ; et puis, depuis deux jours, je n’ai plus qu’une envie : continuer.
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Kilomètre 675,7.J’installe mon bivouac sur les rives de l’Arnon aux berges accueillantes bien qu’humides. Au cours de cette longue traversée, je me baignais chaque jour qui m’offrait une rivière accessible. Alors, en cette fin d’après-midi, même si le temps n’est pas très beau et l'air est plutôt vif et piquant, je baisse culotte et me lave à l’eau de la rivière. Ce bain m’apporte le plaisir de me sentir propre en dépit de l’eau glacée et m’invite à rejoindre rapidement mon duvet. Je m’abrite dans mon cocon sous la protection du géant de pierre (le château de Culan) qui domine le village.
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Aujourd’hui, je suis l’itinéraire du GR41 avec ses traits rouge et blanc. Qu’il est bon parfois de suivre un sentier balisé : cela évite les inquiétudes de l’orientation et on peut s’abandonner à regarder le paysage sans risque de se perdre. Les traits colorés me guident jusqu’au lac des Sidailles dont l’origine date de 1976 avec la création d'un barrage sur l'Arnon. Je longe ensuite la rive orientale de l’immense étendue d’eau par un sentier aménagé et quitte le département du Cher pour entrer dans l’Allier. Là-bas, on me prendra certainement encore pour un fou, un fou à lier…
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Suivre le méridien, c’est suivre une ligne qui n’est pas matérialisée par une route, une piste ou un sentier. Il n’est ni balisé, ni panneauté. Il arrive que je le suivre sur plusieurs kilomètres en m’échinant à gravir des abrupts et en empruntant des chemins envahis par la végétation car abandonnés par la désertification alors que lui se rit des obstacles et file, plein de souplesse, vers Barcelone (et même au-delà !). Parfois, j’envie sa belle course plein sud par-delà les vallées et les montagnes. Pour lui, rien n’est obstacle. Sur le terrain, il est matérialisé par quelques médaillons...
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Je me faufile entre les puys – Rivaux, Chasside, Barraud… - pour découvrir de petites fermes qui témoignent d’une activité agricole bien vivante. Là encore, le monde des agriculteurs a laissé son empreinte dans le respect des logiques naturelles : des maisons faites de pierres certainement extraites sur place, des prés de fauche taillés dans la forêt, des parcelles limitées et closes par des haies vives bordant des chemins creux… En fin d’après-midi, j’entre par le nord dans le parc naturel régional de Millevaches.
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Kilomètre 811,4.C’est sous une pluie battante que je quitte le département de la Creuse pour entrer en Corrèze. La première commune que je traverse est celle de Couffy-sur-Sarsonne où l’église romane surmontée d’un clocher-mur possède un curieux portail et où la vue de quelques arbres-méridiens suffisent à embellir ma journée. Je les reconnais uniquement lorsqu’ils sont entourés de leur protection. Lorsqu’ils en sont débarrassés, ils me voient sans que je puisse les voir. Le soir, j'installe mon bivouac à Courteix face à la célèbre chapelle templier.
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Ce matin, en sortant de mon abri de toile, je découvre un ciel dégagé. Je m’empresse de plier bagages pour profiter pleinement des bienfaits des photons. Je fais mes adieux à Hugues de Payns, lui promets de ne dire mot de notre conversation sur le trésor des templiers et poursuis mon pèlerinage vers le sud. Une lumière douce caresse la campagne. Au fur et à mesure de ma progression vers l’Auvergne profonde, la pierre s’assombrit et s’embellit d’ocre brun. Les croix des chemins prennent la forme de celles des Templiers.
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Kilomètre 842.Je m’arrête à Saint-Étienne-la-Geneste dans le parc aménagé près de l’église. De violents orages ont secoué la tente toute la nuit. Ce matin, de gros nuages noirs comme prêts à s’écrouler s’amoncèlent au-dessus du village et ne laissent rien présager de bon. Il ne faut pas sombrer dans le pessimisme et ne pas trop réfléchir car trop réfléchir, c’est renoncer. Renoncer ? Impossible ! Certes, je marche lentement comme un escargot mais un escargot ne recule jamais…
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Les ruraux travaillent et vivent depuis très longtemps en un même lieu. « Ils ne bougent pas de leur domaine. Le cadre de leur vie se parcourt à pied, s’embrasse de l’œil. Ils se nourrissent de ce qui pousse dans leur rayon d’action. Ils ne savent rien du cinéma coréen, ils se contrefoutent des primaires américaines mais ils comprennent pourquoi les champignons poussent au pied de cette souche.
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Je longe la Dordogne à travers une forêt luxuriante où j’aperçois quelques fleurs remarquables tandis que deux pêcheurs patients au-dessus de leurs hameçons ne désespèrent pas de tirer de l’eau quelques poissons. Dans cette traversée des gorges de la Dordogne, je ne croise pratiquement personne. Je me souviens juste avoir été frôlé par trois motards à deux roues et un motard à trois roues, tous fuyant à toutes roues. Ils se pavanaient sur leurs bécanes diaboliques qui pétaradaient dans le silence de la forêt alors que je traversais le pont des Ajustants.
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Kilomètre 969,9.Une petite demi-heure après avoir avalé ma ragougnasse quotidienne sous la pluie, j’entre à Calvinet et découvre autour de la place centrale un petit bar-restaurant ! Je me réfugie dans ce havre de bonheur pour m’abriter, boire un café et manger un excellent gâteau fait maison. La patronne est bavarde et aborde pêle-mêle plusieurs sujets avec enthousiasme. Elle m’explique notamment qu’elle vient de reprendre le bar-restaurant et à quel point il est difficile d’être accepté par les villageois. Les fausses rumeurs, excitées en partie par son célibat, ne s'apaisent que très lentement. J’apprécie son dynamisme et son entêtement à persévérer malgré les difficultés.
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Kilomètre 1037,9. Je descends vers le camping de Belcastel, sur les bords de l’Aveyron. Nourrie des pluies diluviennes des derniers jours, la rivière, qui a la couleur du caramel, est en furie. Je me réjouis à l’idée d’être aux premières loges pour assister à ce spectacle et surtout à l’idée d’ôter au plus vite mes vêtements détrempés pour prendre une douche chaude et boire le liquide brûlant de quelques tasses de thé sucré pour me réchauffer et ressusciter. Mais le maire de la commune en a décidé autrement : il vient de fermer le site pour la nuit en raison d’un risque de débordement.
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Kilomètre 1177,0. Le vent a lavé le ciel et en début d’après-midi, il n’y a pratiquement plus aucun nuage. Je sors de Lacrouzette pour profiter des granites de Sidobre. Ce granite est réputé pour être l’un des plus résistants et des plus durables. Son aspect moucheté blanc et gris provient du feldspath et des cristaux de quartz. Depuis longtemps, des carriers exploitent les gisements de granite du Tarn mais les rochers de Sidobre ont été préservés grâce à la persévérance d’un homme, Raymond Nauzières, archiviste et bibliothécaire de Castres.
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Kilomètre 1183,9. A Burlats, je franchis le pont à droite vers le « Pavillon d’Adélaïde ». C’est une importante maison romane, aux larges fenêtres gémellées qui abrita au XIIème siècle Adélaïde de Toulouse et sa cour d’amour. Un peu plus loin, les vestiges d’une abbaye offrent des portails romans et des colonnes à chapiteaux. Après avoir déambulé dans les rues du village dont les maisons s’embellissent de jolies fenêtres à croisillons et de pierres sculptées, je quitte ce petit havre de paix en bordure de l’Agout et attaque bon train une côte dont le pays castrais a le secret : courte mais raide à faire pâlir les cyclistes qualifiés de grimpeurs.
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Je découvre ensuite les rochers de la Rouquette dont certains ressemblent à s’y méprendre à ceux observés sur le plateau de Sidobre. Le site le plus remarquable est le chaos de la Rouquette, une rivière de rochers constituée de « boules » de granite bien ordonnées qui s’étire sur près de trois kilomètres dans le vallon du Lézert. Ces « boules » se sont formées suite à une désagrégation partielle du granite par les effets conjugués de l’eau et de phénomènes chimiques.
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Kilomètre 1215,1. Des nuages noirs colorent la terre, les lacs, les rivières et les montagnes qui dominent Mazamet au sud. Je les franchis par une piste boisée agréable en montant vers le Puech d’Enblanc (810 m) avant d’en redescendre par le versant opposé, tout aussi boisé, jusqu’à atteindre les rives du lac de Montagnès.L’après-midi s’achève alors que quelques timides rayons de soleil éclairent le lac. L’herbe est abondante, le bivouac est confortable, la soirée s’annonce magnifique.
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Kilomètre 1221,5. Au passage d’un col, je suis fier comme un coq non pas parce que j’ai marché tantôt sur des pistes à nids de poule, tantôt sur des routes lisses comme des œufs. La marche ne me ravit pas non plus parce que le ciel est d’un bleu incroyable, ni parce que les arbres m’offrent d’agréables ombrages ni même parce que je rencontre quelques personnes qui engagent parfois la conversation… La principale raison, c’est que les Pyrénées sont là : ils semblent tout proche, à portée de pas. Depuis le col, je vois flotter dans l’horizon bleuté leurs cimes enneigées qui se détachent à l’horizon. Pourquoi les Pyrénées chantent-ils tant à mon âme ?
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Kilomètre 1233,5. Plus bas, c’est le village de Mas-Cabardès qui m’accueille dans son écrin de verdure. Ce village a connu son heure de gloire au XVIe siècle et au XVIIe siècle lorsqu’il est devenu un bourg de riches drapiers. Dans toutes les maisons, on tissait et les drapiers commerçaient. Aujourd’hui encore, quelques maisons à encorbellement et une remarquable Croix des Tisserands témoignent de cette période faste. Je m’arrête faire provision à l’épicerie : arrêt intendance pour avoir toujours quelques choses à manger dans sa musette!
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Kilomètre 1317,7. En fin d’après-midi, je rejoins Rennes-les-Bains, connu depuis l’époque gallo-romaine pour l’exploitation de ses eaux thermales. Aujourd’hui, c’est la seule station thermale de l’Aude, spécialisée en rhumatologie. Dans le village, il y a une foule de touristes lorsque j’y fais halte. La plupart se baignent dans la Sals, la rivière salée qui traverse le village et qui est alimentée par des sources dont les températures varient entre 34°C et 44°C. D’autres sirotent du thé ou boivent de la bière dans les troquets. Enfin, il y a ceux qui se ruent vers la petite épicerie qui assure un ravitaillement bienvenu pour les randonneurs de passage.
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Kilomètre 1327,6. Et c’est en arrivant à Bugarach que le soleil fait son apparition : il éclaire le village d’une lumière douce. Je bats les ruelles étroites en quête de quelques rencontres. Un homme et femme discutent devant la mairie : je n’ose pas les interrompre. Deux femmes lourdement chargées déboulent dans la rue principale : elles parlent d’un aéroport et sont visiblement pressées. Des poules gloussent se cachant la tête sous l’aile tandis qu’un coq chante bruyamment. Un chien aboie. Les volets des maisons sont fermés.
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Kilomètre 1350,5. J’atteins le refuge de Gai Sourire. Le terme de refuge est un peu exagéré : il s’agit en fait d’une petite cabane de l’Office National des Forêts. Bientôt, à l’intérieur de l’abri, le feu crépite pour me réchauffer et le réchaud ronronne pour me rassasier. La soirée est magnifique. Devant les flammes, surgissent les souvenirs. En reprenant le fil des jours qui m’a amené jusqu’ici, je suis surpris de cette capacité de la mémoire à garder trace de chaque étape d’un voyage au long cours. « Comme si le mouvement avait un rôle de fixateur des souvenirs ou que le temps, lorsqu’il était mesuré par le défilement de l’espace, ne se dissolvait pas dans l’oubli. La route intensifie les événements de la vie. Cette densification du cours des choses contribue à les graver dans l’esprit».
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Hier soir, en scrutant la carte, j’étais passablement inquiet de la discontinuité de l’itinéraire balisé. Il s’arrête brutalement sur le versant sud du Sarrat Naout et ne réapparaît qu’au voisinage de la D12 : dans l’intervalle non balisé, apparaît un lacis de chemins noirs dont j’ignore tout de leur praticabilité. Pour ne rien arranger, des travaux de déforestation sont en cours ce qui peut signifier la présence de nouvelles pistes non répertoriées sur ma carte. Hors-pistes, la forêt est épaisse, compliquant la marche géographique. Ce matin, la situation est encore plus inquiétante: comme il est tombé toute la nuit une pluie fine, il reste encore ce matin un brouillard qui ajoute un peu de mystère à ma progression. Son humidité se condense sur mes sourcils, mes cheveux et ma veste polaire comme la rosée du matin...
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Kilomètre 1369,4. Mosset est un village charmant de la vallée de la Castellane située dans le massif du Madres. L’ensemble des maisons est dominé par les restes d’un château dont il ne subsiste pratiquement plus que les murs d’enceinte. Dans l’axe de la porte principale de cette bâtisse médiévale, on aperçoit, à 4 kilomètres en amont, la tour de guet de Mascarda qui date du XIIème siècle. Un feu allumé en son sommet donnait l’alerte en cas d’incursion en terre aragonaise de troupes venues du Royaume de France. Ces tours fonctionnaient en réseau dans la région et informaient rapidement et sur de longues distances des dangers imminents. Aujourd’hui, le village ne compte plus que 300 habitants. Je me réjouis que de l’eau potable coule dans les fontaines. C’est un détail insignifiant pour les touristes mais pour moi, ça veut dire beaucoup. Le randonneur au long cours est constamment à la recherche de point d’eau, qui plus est, lorsqu’il traverse des montagnes arides.
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Kilomètre 1411,2. Au col de Mantet que j’atteins dès l’aube après un tôt lever, je ne peux m’empêcher de faire une première infidélité au méridien. J’ai lu que le pic Tres Estelles (2 099 m) situé au nord-nord-est du col offrait des vues splendides et originales sur les montagnes catalanes. Alors, j’y monte ! Son ascension est rapide, facile et agréable au milieu de genêts et de formations rocheuses diverses et variées. Depuis 1988, le sommet où se dresse le drapeau catalan est occupé par une stèle ornée d’une sculpture en fer forgé avec trois étoiles. L’ascension du Serrat de la Menta (2 135 m), tout proche, complète la vue et permet de faire durer le plaisir d’être là-haut…
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Kilomètre 1435,6. Lors de cette traversée le long du méridien de Paris, je me suis efforcé de tenir un décompte très précis du nombre de kilomètres parcourus chaque jour et du nombre de kilomètres restants que je convertissais en jour. Chaque preuve de mon avancée était une grande satisfaction : ici, c’était un changement de département (et un de plus !) ; là, c’était un lieu très attendu ; là-bas, c’était le passage d’une « nouvelle centaine » : 100 km, 200 km…, 800 km fut une réjouissance (il marqua la moitié de mon itinéraire…), 1 000 km fut une jouissance : d’abord parce c’est 1 000 et ce n’est pas rien ; ensuite parce qu’il fut synonyme d’une soirée tout confort dans le gîte communal de Noailhac. Et puis, il y a le kilomètre 1435,6, certainement le plus attendu : il correspond au franchissement des Pyrénées et le passage en Espagne par le col de la Pal. Même si je ne vois pas le cairn du Méridien de Paris, c’est la délivrance ! Hip, hip, hip, hourra… je jubile.
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Kilomètre 1511,2. En début d’après-midi, je reprends ma route sur la rive droite du Ter : je progresse paresseusement après un repas trop copieux à l’image du cours d’eau qui se prélasse tranquillement en décrivant de larges méandres. Jusqu’à présent, suivre la « route du Ter » était d’une facilité déconcertante. Il suffisait de suivre le balisage : l’itinéraire était abondamment peinturluré et panneauté. Et puis, tout d’un coup, tout s’est arrêté. Quelques panneaux ont été détruits. Les traces de peinture ont disparu. Je marche donc désormais sur une piste sans certitude puisqu’elle n’est ni balisée, ni mentionnée sur ma carte. Elle s’éloigne du cours d’eau, remonte un abrupt boisé par le versant nord de la montagne avant d’en redescendre par le versant opposé plus clairsemé.
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Kilomètre 1535,6. LÀ l’approche de la petite ville de Torelló, des joggeurs m’accompagnent le long de prés fleuris qui bordent un petit canal parallèle au Ter. Torelló situé dans la vallée du Ges a un certain charme. Il y règne une atmosphère plaisante. Tous les bars-restaurants sont remplis et animés : les catalans communiquent à gorge déployée. La bière coule à flot. Des olives l’accompagnent. Je passe la nuit dans un petit hôtel dans une chambre avec un lit simple.
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Kilomètre 1642,7. Au-delà de Vic, j’aurais pu continuer à pied vers le sud mais très rapidement, je me serais heurté à une succession quasi-ininterrompue de zones industrielles et de cités sans charme, à une multitude de routes, à tout un espace bétonné où les arbres paraissent petits et les ruisseaux ont l’air triste. Trop de béton, trop de bruit et trop de monde pour un vagabond ! C’est donc en train que je termine ma traversée méridienne. Sur cette portion de l’itinéraire que je parcours bien plus vite que mon énergie ne me le permettrait, je découvre ô combien est moche toute l’extension péri-urbaine nord de Barcelone. Dans le nord de la province, au pied des montagnes, de jolis villages et de belles maisons sont abandonnées ; au sud, les hommes s’entassent dans des immeubles sans charme…
Bercé par les agréables mouvements que le train prend sur la voie ferrée, je me remémore dans le plus grand désordre quelques menus événements de ma longue traversée depuis Dunkerque. Soudain, une voix dans le haut-parleur trouble mes pensées et annonce l’arrivée à la gare Sants de Barcelone. Je descends. Dès les premiers mètres, je me sens flagada et déprimé par ces brutales retrouvailles avec la grande ville alors que je viens de passer ces dernières semaines dans les campagnes et par l’idée que le voyage est terminé. Je me rends dans le parc de Montjuich. C’est là que tout avait commencé pour Méchain…


Épilogue
En voyage, j’ai parfois tendance à me propulser hors de l’instant. Un jour, au Chili, alors que je m’échinais à gravir un volcan à plus de 6 000 m d’altitude et que mon corps souffrait incontestablement de l’hypoxie, je comptais lentement chaque mètre parcouru. J’étais à bout de force et ma progression n’était qu’une succession de petites éternités. J’essayais de respirer à fond pour vaincre mon ennemi et sa malignité insidieuse mais mes cellules restaient désespérément mal oxygénées. Un mètre puis un autre et encore un autre… Au sommet de la montagne, malgré l’imposant et majestueux spectacle de dizaines de volcans fièrement dressés dans un ciel bleu impérial, je ne m’attardais pas, conscient que mon corps réclamait une meilleure oxygénation. Je rejoignais rapidement mon bivouac, heureux d’avoir atteint le sommet mais épuisé par l’énergie dépensée à vaincre le découragement et les effets de l’altitude. Dans la chaleur du duvet, je repassais dans ma tête les différentes étapes de l’ascension et me remémorais la pénibilité de la progression, mètre après mètre. Puis mon cerveau se mit à multiplier les nuances, les digressions aussi. Certaines étaient saugrenues, d’autres plus raisonnables. Il me rappela notamment que le mètre avait été défini alors que la monarchie française était sur le point de vaciller et que c’étaient deux savants – Méchain et Delambre – qui étaient partis au péril de leur vie dans une quête extraordinaire : mesurer la longueur du méridien de Paris entre Dunkerque et Barcelone afin de définir le mètre. Depuis longtemps, je cherchais une manière originale de traverser la France. Je venais de la trouver sur les pentes d’un volcan chilien alors que mon corps était à bout de forces…
        Le rêve des deux savants était grand. S’il devenait réalité, c’était un rêve qui allait concerner tous les hommes et leur offrir un principe de justice ; c’était aussi un rêve qui allait briser la chaîne des usages et bâtir un nouveau monde à partir de mesures « pour tous les Hommes et tous les temps ». Mon rêve n’avait d’autre prétention que de partir sur les traces de Méchain et Delambre et de suivre « l’axe du mètre » le long du Méridien de Paris tout en réalisant un projet accessible « pour tous les Hommes et tous les temps », en toute liberté, en toute égalité et en toute fraternité.
        Dans ce rêve, il n’y avait pas de flèches, de panneaux, de marques de peinture qui indiquent le chemin vers Barcelone. Parfois, il n’y avait même plus de sentier. L’absence de ces signes, habituellement disposés régulièrement, laissait toute liberté pour faire sa trace. Chacun était libre de choisir son itinéraire selon ses envies, de décider de le réaliser d’une seule traite ou en plusieurs fois, d’opter pour des nuits dans un hôtel, dans une maison d’hôte, chez des inconnus, sous la tente ou à la belle étoile…
        Dans ce rêve, il soufflait aussi un vent d’égalité car la traversée méridienne n’était pas exclusivement réservée à de riches touristes : elle était accessible à tous pourvu qu’on s’adonne à l’activité la plus simple, la plus naturelle et la moins coûteuse de toutes les activités : la marche. Nul besoin de mécanique, de moteur, de carburant ; nul besoin d’équipements dispendieux. Livré à ses seules ressources propres, le marcheur se dépouille du superflu et se concentre sur l’essentiel : une paire de tennis, une veste imperméable, une tente, un sac à dos et de quoi s’alimenter...
        Enfin, dans ce rêve, il soufflait également un vent de fraternité. Je n’étais pas parti sur la route pour voir du monde mais j’ai apprécié le contact humain même s’il a été plutôt rare. Cette rareté m’a sans doute permis de trouver des qualités humaines chez chaque personne que j’ai croisée. L’isolement rend plus humain, moins hautain, plus apte à saisir dans un regard l’étincelle de la vie. « La personne dont l’embonpoint nous dérange lorsqu’elle est serrée contre nous sur un banc de métro, celui dont les regards appuyés peuvent nous laisser imaginer, dans une rue sombre, de noirs desseins redeviennent dans (la nature) des êtres simples avec qui il peut être agréable d’échanger quelques mots, de boire un café, à qui il nous fera plaisir de rendre service, parce qu’ils sont également humains, de la même fibre fondamentale que la nôtre1 ».
        La traversée Méridienne défend donc les valeurs de la République : la liberté, l’égalité et la fraternité. Contrairement à une idée reçue, ces notions n’ont pas été inventées au moment de la Révolution française. « Le rapprochement des concepts de liberté et d’égalité était déjà fréquent sous les Lumières, en particulier chez Rousseau et chez Locke2 ». Cependant, c’est la Révolution française qui les a réunies en triptyque. Je voulais également les réunir dans ce projet qui se connecte sans cesse à cette période de bouleversements politiques et sociaux si importants qu’elle a façonné ce que nous sommes aujourd’hui. En plus de défendre ces valeurs, ce projet, loin d’être révolutionnaire, m’a permis de fondre les deux activités dans lesquelles je me suis le plus investi au cours de ma vie: la science et la randonnée.
        Pendant cinquante jours, j’ai donc calculé des angles et traversé des plaines avec Delambre. J’ai cherché des erreurs sur les mesures de latitude et gravi des montagnes avec Méchain. J’ai marché, marché, marché…
        Au cours de cette traversée, j’ai avalé les kilomètres en passant près de huit heures par jour exposé à toutes les intempéries de l’atmosphère ; mais jamais, elles ne m’empêchèrent réellement d’avancer tant l’inaction n’était pas une option envisageable. J’ai été successivement brûlé par le soleil, refroidi par le vent et même fouetté par la neige. Mais, j’ai surtout été trempé par la pluie et seul sous la pluie, fatigué et affamé de surcroît, je ne revendiquais qu’une seule chose : la liberté. « Ma liberté de mouvement, ma liberté de regard, ma liberté d’esprit. Je n’étais pas en week-end ni en vacances : j’étais en route, sur la route que j’avais choisie, que j’arpentais par le pouvoir de ma seule résolution3 », et sur laquelle je n’avais d’autres luttes à mener que contre les reliefs ou les humeurs du ciel.
        Au cours de cette traversée, mes journées étaient d’une extrême simplicité. Je me contentais de marcher sur la route en cherchant un cheminement tiré au cordeau le long du Méridien ; je me nourrissais des aliments de base peu propices aux agapes ; je dormais là où mes pieds décidaient de s’arrêter ; je passais des nuits paisibles et connaissais des réveils délicieux en pleine nature ; je disposais du temps et de l’espace et je n’étais (pratiquement) jamais confronté à des tentations de dispersion ; je ne croisais que quelques personnes avec qui j’entretenais des discussions légères ; je n’étais témoin d’aucun événement ni informé de ce qui se passait à travers le monde ; je n’étais pas bombardé en permanence par un flot de paroles et d'images dévastatrices. « Débarrassée des scories qui (m)’encombraient, des efforts inutiles, des paroles superflues, (m)a vie de voyageur se gonfl(ait) de sève. Principe de l’élagage : moins de branches, plus de forces pour le tronc4 ». Et ainsi, j’ai pu être plus attentif à tout ce qui m’entourait. Et ce qui m’entourait ne ressemblait guère aux paysages qu’avaient traversés Delambre et Méchain. Car en plus de deux siècles, les constructions et les démolitions urbaines avaient tout bouleversé. Partout où l’homme était passé, il avait laissé sa marque dans le paysage. Souvent, c’était une marque indélébile, ineffaçable qui avait salopé la Nature. Parfois, c’était une marque presque invisible et j’ai été agréablement surpris de trouver encore en France des endroits où les sentiers ne sont pas devenus des routes, où les villages ne se sont pas développés en grande villes, où les forêts n’ont pas été décimées par des investisseurs et où le moindre espace vert n’a pas été converti en parking.
        Au cours de cette traversée, souvent loin des villes, je me suis rapproché de la nature. « (Je) sentais instinctivement le besoin de (m)e rapprocher (d’elle), des émotions vraies et de cette vie végétative à laquelle nous nous laissons si complaisamment aller au milieu des champs5 ». Je ne parle pas d’une nature vierge et indomptable à laquelle on viendrait se mesurer. Je parle d’une nature intime où il est agréable de se promener en prêtant attention aux arbres, aux plantes, aux odeurs, à la lumière… Cette nature faisait partie de ma vie quotidienne. Elle n’était pas à l’extérieur de moi, elle était en moi. Aujourd’hui, les sociétés urbaines et industrielles dans lesquelles nous vivons ont malheureusement tendance à nous en séparer. J’encourage donc les gens à prendre la tangente et à faire cette expérience très simple et qui ne coûte rien : passer une nuit en forêt. Peut-être voudront-ils alors glaner quelques nuits de plus à l’air libre ? Et peut-être voudront-ils recommencer encore et encore ? C'est qu’un début d'accord, d'accord... mais c’est un bon début pour se reconnecter à la Nature et être à son écoute. Car être à l’écoute de la Nature, c’est mieux la connaître. Et mieux la connaître, c’est aussi mieux la protéger et mieux nous protéger…
        J’ai parcouru plus de 1 600 km pour rallier Dunkerque à Barcelone le long du méridien de Paris. Mètre après mètre, j’ai suivi les traces des deux astronomes qui ont défini l’unité de longueur de référence que nous connaissons aujourd’hui. Les retombées de leur travail ont largement dépassé les frontières du monde de la science. « On en retrouve la trace dans la mondialisation des échanges économiques et dans la façon dont les gens simples en sont venus à comprendre où était leur propre intérêt6 ». Le mètre qu’ils ont instauré est devenu le maître du monde !


1 Laurence Ink, Il suffit d’y croire, Robert Laffont.
2 https://www.elysee.fr/la-presidence/liberte-egalite-fraternite
3 Sylvain Tesson, Petit traité sur l’immensité du monde, Pocket.
4 Sylvain Tesson, Éloge de l’énergie vagabonde, Pocket.
5 Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, 1831
6 Ken Alder, Mesurer le monde, Flammarion.