Patrick Espel








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Près de la cabane d'Ibech (non loin de celle de Lauda), je cherche une pierre qui porte l’inscription : Casassus. Je ne la trouve pas. Auguste Casassus, né en 1933 et décédé en 2012, était le plus vieux berger de la vallée d’Ossau. C’était un berger sans terre, le dernier berger du haut Ossau à transhumer toute l’année. Il passait ses hivers à Ayzieu dans le Gers et ses étés à Ibech.


Le vieux berger

Le lendemain, je me dirige vers le Mailh Massibé (1 973 m). « Bassibé est un quartier d’élevage ou de pâturage où l’on parque des Bassibés ou Bassias qui sont les agneaux ou les brebis de l’année précédente. Mailh Massibé ou Mailh Bassibé est donc une montagne où l’on mène paître les brebis qui ont moins d’un an ». Sur le parcours, je vois effectivement un peu partout des herbivores ventrus, plus ou moins jeunes, qui ruminent les herbes délicieuses des prairies d’altitude. L’estivage est rendu possible par une source unique qui alimente les cabanes et remplit les abreuvoirs. Conscients de son importance vitale, les bergers y ont déposé à proximité une statue de la Vierge pour que jamais elle ne soit tarie !
        Cette source est située dans le vallon d’Aspeigt près de la cabane Lauda dominée à l’ouest par une jolie petite crête. Je gravis les sommets qui la composent – le pic Montagnon (1 973 m), le Mailh Arrédoume (1 911 m) et le pic Lariou (1 903 m) – et profite des magnifiques points de vue sur le relief béarnais, notamment sur une crête hérissée de pointes rocheuses. Il semble qu'il y ait en elle un appel auquel j’ai envie de répondre. Chaque montagne a son caractère, une personnalité qui lui est propre. Certaines sont mystérieuses ; d’autres sont sauvages ; il y a celles qui sont purement minérales avec leurs pointes hardies et celles qui sont couvertes de pelouses vertes accueillantes. Il y a des pics vertigineux qui affolent et de « gros doudous » qui rassurent. Et, là-bas, il y a cette montagne que ma carte IGN désigne sous le nom de Lauriolle.

L’envie me tente de lui rendre visite mais il est déjà tard. Je n’ai pas de duvet pour dormir dehors, ni même la moindre ration alimentaire pour me nourrir. Je décide donc de redescendre au parking où m’attendent couchage confortable et réserves de nourriture.
Au moment où je passe devant la cabane Lauda, un vieil homme en sort. « Le temps a posé de la fonte sur ses épaules et il avance vers moi, le dos voûté ». Il est 18 heures. L’homme m’invite spontanément à rentrer dans son habitation qu’il me présente avec une certaine fierté. D’abord, l’extérieur : « c’est une belle cabane en pierre. Elle est placée juste où il faut : à sa gauche, les avalanches déferlent ; à sa droite, ce sont les cailloux qui dévalent la montagne. Tantôt à gauche, tantôt à droite : la cabane a toujours été épargnée », précise-t-il. « Elle a été construite à l’endroit exact désigné par les anciens ». Ensuite, il me montre l’intérieur : la pièce de fabrication du fromage est séparée de la pièce d’habitation « tout confort » qui comprend un lit pour se reposer, un poêle pour se réchauffer, un réchaud pour cuisiner, une fenêtre pour rêver et une radio pour sortir de ses rêves ! Confortablement installé dans la cabane, j’écoute attentivement le vieil homme. Il me parle pêle-mêle de la rudesse de ses montagnes : « il faut y porter les culottes là-haut ! ». Des attaques d’ours qui se sont produites il y a une quinzaine d’années : « nous avions construit une cabane piégée pour capturer la bête ! ». Des mines de cuivre près de la piste qui mène à la cabane d’Ibech : « dans les années 1900, mon grand-père y portait de la chaux sur des charrettes depuis Estialesq ». De la Saint-Michel, le 29 septembre qui marquait à l’époque la fin des estives : « on organisait une grande foire pour vendre les "réformés" (les vieilles brebis) ». Ou encore des problèmes rencontrés avec quelques écologistes lors de la construction de la piste qui dessert sa cabane : « je passais mes nuits dans les bulldozers pour les surveiller. J’étais alors un berger de bulldozer ! », me dit-il en souriant. Puis, il me confie avec une certaine émotion que son grand-père était berger, que son père était berger et qu’il a toujours rêvé d’être berger. Il me parle de ses premiers pas avec le troupeau. C’était en 1940 pendant la deuxième guerre mondiale. Il avait 8 ans. Il menait les bêtes avec son grand-père vers les estives d’Ayous. Sa première cabane était située au pied du pic des Arrougous. À Gabas, il devait présenter un laisser-passer aux Allemands qui occupaient la région. Puis, il montait vers Bious-Artigues où le lac n’existait pas encore. Dans la cabane, les nuits étaient parfois terribles. Lorsque l’orage grondait, une pluie diluvienne s’abattait sur la toile qui faisait office de toit et le vent finissait toujours par la déchirer. Il se retrouvait alors assis sur son lit avec un parapluie à la main ! Et il enchaîne avec des tas d’anecdotes de sa jeunesse avant de conclure : « je ne quitterai jamais ce coin du monde. J’y suis enraciné aussi sûrement que les grands arbres que tu vois là-bas ».
        Après avoir mangé un œuf au plat et bu quelques rasades de vin rouge, je mets les voiles vers 21 heures. Malgré l’alcool qui a passablement embrumé mon esprit, je rentre à bon port.