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Hospice de Vénasque en 1893

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Hospice de Vénasque en 2025

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Portrait de Flaubert

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Au sommet du pic de la Mine (2 706 m)

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Refuge de Vénasque

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Les lacs de Boums du Port vus du pic de la Mine (2 706 m)


Vénasque, Flaubert et les autres...

Vénasque est un autre haut lieu du Luchonnais. Je m’y rends en voiture jusqu’à l’hospice de France construite au XIIIe siècle pour accueillir les voyageurs qui voulaient emprunter le port de Vénasque pour se rendre en Espagne. Ils étaient bergers, colporteurs, réfugiés ou pèlerins. Tous avaient leurs raisons. Même Flaubert y passa en 1840. Qu’est-ce qui a bien poussé l’écrivain à venir dans ce coin si reculé ? Il a toujours clamé son apathie à se mouvoir : « J’ai fait une course de deux heures à pied en suant comme un bœuf, en soufflant comme un phoque, en gémissant comme un âne et en m’arrêtant tous les vingt pas1 ». Il a toujours jugé la marche délétère et il n’a jamais aimé les montagnes car il s’y ennuit : « je préférerais à tous les glaciers de la Suisse une bibliothèque, un théâtre ou un musée. La nature m’assomme ou plutôt m’écrase1 ». Et puis la montagne plaît à trop de gens pour plaire à quelqu’un qui n’aime pas les gens !
        En 1858, un an après la sortie de Madame Bovary, l’un des plus célèbres romans de l’auteur, l’hospice devient accessible par une voie carrossable depuis Bagnères-de-Luchon. La compagnie locale des guides en fait le but d'une promenade à quelques heures de la ville et le départ de randonnées – on parlait à l’époque d'excursions – vers les hauts sommets comme l’Aneto qui avec ses 3 404 mètres, est le point culminant des Pyrénées.
        À partir de 1938, sous la direction du guide et professeur de ski Odon Haurillon, l’hôtellerie rénovée de l'Hospice de France gagne en célébrité en attirant de nombreux curistes et quelques personnalités venus profiter des thermes de Luchon aux eaux réputées. La période d’après-guerre n’est pas aussi florissante, les difficultés s’accumulent, les visiteurs sont moins nombreux et l’hôtellerie ferme définitivement ses portes en 1976 à la suite d’un éboulement qui coupe la route d’accès. En 2006, la municipalité de Luchon finance les travaux de restauration et depuis 2009, le site propose à nouveau la restauration et l'hébergement.
        De l'Hospice de France, j’emprunte d’abord le chemin de l’Impératrice. Créé au XIXe siècle pour l'impératrice Eugénie, cette voie traverse le bois de Sajust jusqu’au cirque de la Glère. Malgré son aspect sévère, la muraille se remonte assez facilement en rive gauche par un sentier raide qui gagne le port frontalier de la Glère. Le pic de Sacroux (2 676 m) tout proche capitule rapidement. « De loin, il fait le méchant ; lorsqu’on l’aborde, il sympathise tout de suite2 ». Dans la descente, au fur et à mesure que je m’en éloigne, il reprend l’apparence d’une pointe aigüe et hautaine qui s’élance hardiment au-dessus de la vallée de la Pique.
Je passe la nuit au pied du cirque. Le lendemain, je remonte son flanc oriental par un sentier discret qui longe le ruisseau de la Montagnette. J’atteins le lac du Maille assez isolé qu’un isthme étroit partage en deux et m’élève sur une pente au pied du pic de Sajust : au sol, de l’herbe tendre ou des éboulis croulants ; dans le ciel, des bancs de petits nuages pommelés. Assez vite, je découvre le bleu céleste du lac de la Montagnette et je me dirige vers le sommet de la Montagnette (2 558 m) qui se dévoile timidement. Je le gravis par une pente douce et facile. Après une collation face à la masse autoritaire du pic de Sauvegarde, je rejoins le col de la Montagnette puis les lacs de Boums du Port qui cohabitent avec le tout nouveau refuge de Vénasque construit en 2021 pour offrir un hébergement à haute qualité environnementale avec plus de confort pour les randonneurs et de meilleures conditions de vie et de travail pour les gardiens.
        Je m’installe dans ce petit espace gagné sur le vent qui hurle dehors et je passe une soirée très agréable en compagnie de quatre espagnols avec lesquels je partage une passion commune : l’Argentine. Ils connaissent le nord-ouest du pays ; j’y ai vécu deux ans ! Nous faisons remonter à la surface quelques-uns de nos souvenirs avant de revenir dans les Pyrénées :
— Quand José reviendra, tu lui expliqueras l’itinéraire à suivre pour gravir le pic de la Montagnette, dit Pablo.
— Oui, bien sûr.
— Et demain, où vas-tu ? me dit-il.
— Juste en face. Sur le pic de la Mine…
— Tu n’as pas peur de voyager seul et de gravir tous ces sommets sans compagnon ?
— Non pas vraiment. Enfin, si parfois. Ça dépend ! J’ai surtout peur de faire des mauvais choix. Si un orage éclate soudainement, si une voie s’avère plus périlleuse que prévue ou si le brouillard complique l’orientation, il faut réfléchir, estimer de quel côté sont les bonnes et les mauvaises chances et arrêter un choix. Le plus dur parfois, c’est que « l’autre » n’est pas là pour conseiller ou rassurer !
— Pas toujours facile ?
— Surtout quand rien n'est certain et que même cela n'est pas sûr !
        À 22h, la plupart des randonneurs ont déjà enfilé leur pyjama et baillent à se décrocher la mâchoire. Ils ne vont pas tarder à rejoindre ceux qui occupent déjà les dortoirs. Nous les suivons et nous nous installons silencieusement sous le faisceau des frontales. Les plus fatigués ont déjà plongé au pays des songes et manifestent bruyamment leur moment de grâce. « Les plus généreux ont déposé leurs chaussures au pied du lit [et partagent] toutes les subtilités aromatiques de leur voûte plantaire3 ». Les autres ferment les yeux et espèrent trouver le sommeil entre les ronflements tonitruants et les odeurs désagréables…
        L’aurore sonne l’heure du départ et de la séparation : mes amis grimpent vers le col de la Montagnette tandis que je m’élève vers le port frontalier de Vénasque. Deux pics vigoureusement taillés l’encadrent : ce sont le pic de Sauvegarde très fréquenté et le pic de la Mine (2 706 m) rarement visité. Sa silhouette audacieuse – il est « raide comme un cierge4 » – n’attire pas les randonneurs car sa voie normale emprunte un couloir austère sur un terrain de mauvaise qualité. Je le remonte pour atteindre une petite brèche sur la crête frontière. De là, j’aurais pu attaquer le sommet frontalement mais je privilégie son arête orientale que j’escalade sur du bon rocher. Au sommet, mes efforts sont récompensés par des vues prodigieuses sur le massif des Monts-Maudits et le pic de Sauvegarde paraît si près que je crois que je pourrais d’ici discuter avec les randonneurs qui viennent de l’atteindre ! Je préfère m’y rendre. Je redescends par l’itinéraire de l’aller puis je monte vers le port de Vénasque. Son franchissement sous un pâle soleil me projette dans un lointain souvenir lorsque, du haut de mes dix ans, je m’étais retrouvé avec mon père face au massif étincelant de glace des Monts-Maudits. Face à nous, s’étiraient ses longues crêtes qui supportent une quinzaine de « 3 000 », du pic Russell à l’est jusqu’au pic d’Albe à l’ouest en passant par l’Aneto. C’était mon premier contact avec « la haute montagne » et je crois que ce jour-là, sa beauté m’a frappé comme la foudre. Aujourd’hui encore, l’émerveillement est au rendez-vous même si le glacier que je croyais alors éternel est désormais famélique.
Du port, je gravis le pic de Sauvegarde (2 738 m) en une petite heure. Bien qu’elle n’atteigne pas les fatidiques 3 000 mètres, on éprouve sur la cime de cette montagne la grande impression aérienne des plus hauts sommets de la chaîne ! Après cette belle ascension, je poursuis mon itinéraire sur le versant espagnol par un tracé rectiligne qui monte jusqu’au port de la Picade puis atteins le pas de l’Escalette, proche du soum de l’Escalette (2 466 m) que je gravis pour embrasser du regard une dernière fois le scintillement des neiges des Monts-Maudits. Ensuite, je note sur mon carnet : traversé un plateau couvert d’un somptueux tapis de fleurs aux couleurs chatoyantes, vu quelques névés protégés du soleil par des ramées touffues, entendu les cris des marmottes sous la menace d’un aigle royal, croisé un pêcheur sur les rives de l’étang inférieur de la Frèche, franchi un torrent tumultueux, croisé peu de monde…
        Quand j’arrive à l’Hospice de France alors que le soleil disparait derrière les crêtes, il y a encore foule. Je passe à mon hôtel quatre roues faire quelques provisions et ne m’y attarde pas. J’ai en tête de dormir à la belle étoile sur le plateau de Campsaure qui accueille chaque été des troupeaux. Sur les pelouses couvertes d’un somptueux tapis de fleurs, la soirée est magnifique. Le ciel est totalement dégagé et scintillant d’étoiles. Emmitouflé dans mon duvet, je prie pour qu’elles m’éclairent jusqu’au bout de la nuit.


1 Gustave Flaubert, Correspondance, t. IV, op. cit., lettre à sa nièce Caroline, 1er juillet 1874
2 Jacques Jolfre, Les Pyrénées de A à Z, éditions Sud-ouest.
3 Lodewijk Allaert, Carpates, la traversée de l’Europe sauvage, Transboréal.
4 Jacques Jolfre, Randonnées en Luchonnais, Éditions Sud-ouest.