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Vers la brèche de Tuquerouye

Je dors près du refuge des Espuguettes face au cirque de Gavarnie et au pied du couloir Swan du Grand Astazou : cette voie vertigineuse haute de 450 mètres, étroite et inclinée à 50°, a été ouverte en 1885 par Henri Passet qui avait, à cette occasion, taillé 700 marches dans la glace. J’envisage de gravir cette montagne par un itinéraire détourné. Au petit matin, je franchis la hourquette d’Alans, bien décidé à rejoindre assez tôt le refuge de Tuquerouye dont l’emplacement a été choisi pour faciliter l'accès au mont-Perdu. La mythique bâtisse en forme d'ogive s’atteint par le couloir de la brèche de Tuquerouye : en 1797, lorsque Ramond de Carbonières fit ses premières tentatives sur le mont-Perdu, ce couloir restait enneigé toute l’année ; désormais, il dévoile à la belle saison une pente très raide couverte d’éboulis croulants. Après avoir traversé la base supérieure du cirque d’Estaubé, je m’attaque à ce couloir. Après un bel effort, je découvre depuis la brèche l'un des plus beaux spectacles pyrénéens lorsque la face nord du mont-Perdu se dévoile brusquement au-dessus du magnifique lac Glacé. Je descends ensuite vers l’étendue d’eau et remonte le talweg vers l’ouest à travers des roches de toutes sortes dont certaines sont ciselées en multiples cannelures, résultat du lent processus d’érosion. Par endroits, je traverse des névés plus ou moins longs. Lorsque j’arrive au col d’Astazou, je gravis d’abord le Petit Astazou (3012 m) dans des éboulis ocre et poussiéreux puis en poursuivant sur le fil d'une arête étroite, aérienne et parfois impressionnante qui évite les petites terrasses du versant sud, j’atteins le sommet du Grand Astazou (3 091 m). Plus bas, les arbres et le village de Gavarnie ressemblent à un décor miniature. Le refuge des Espuguettes est semblable à un dé. « Dans les pâturages, les moutons sont de minuscules œufs de fourmis qui roulent sur les pentes. Je suis ivre de montagne, de vent, d’horizon, de silence, d’air pur. Ivre d’altitude. En haut, tout semble plus simple et j’ai le sentiment que le monde ne peut s’apprécier que depuis les cimes ».
        L’année suivante, je reviens au refuge en y accédant cette fois-ci par le vallon d’Estaubé. Je contourne d’abord le lac des Gloriettes avec son évacuateur de crues original en « touches de piano », je traverse de belles pelouses fleuries le long du gave d’Estaubé puis je monte vers la base des murailles de l’imposant cirque d’Estaubé avant de franchir le mythique couloir qui le fend en deux. Et là-haut, c’est toujours le même émerveillement : le lac de Tuquerouye est en majesté et le Mont-Perdu exalte l’âme avec ses plis calcaires et les reliques de son petit glacier suspendu. Je grimpe ensuite vers le pic peu fréquenté de Pinède (2 860 m) qui offre un splendide panorama sur l’ensemble de ces merveilles. En fin d’après-midi, je retrouve le gave d’Estaubé et ses nombreuses baignoires qui invitent à une halte rafraîchissante. Comme le temps est au grand beau, l'air très chaud, à peine tempéré par un petit vent timide, je baisse culotte pour une bonne « trempette » dans une eau revigorante ! Un peu plus loin, je rencontre un couple au bord de l’eau. Lui est grand, maigre, sec comme un tuteur de haricots. Elle, très blanche de chair, est plus difficile à décrire. Je ne vois de son corps que le visage car elle porte un grand chapeau et est étrangement couverte d’une cape de pluie. Nous discutons de Pyrénées, de Pyrénées mais aussi de Pyrénées. Lui me fait part de son envie de traverser la chaîne d’ouest en est par le GR10 côté français puis d’est en ouest par le GR11 côté espagnol.
- Départ d’Hendaye et retour à Hendaye, me dit-il avant de rajouter : je m’y attaque dès que je suis à la retraite si mon courage ne bat pas en retraite lui-aussi !
        Elle préfère les itinérances courtes, quelques jours tout au plus. Sa grande passion, ce sont les fleurs :
- Je range dans mon herbier les fleurs desséchées et je note les endroits où je les ai cueillies. C'est ma façon de figer mes souvenirs de montagne dans le temps parce que, quand je vois la fleur, je vois le paysage.
        Au fil des discussions, nous en arrivons à la même conclusion : à chaque sortie, les Pyrénées nous réservent de nouvelles merveilles et il est impossible de s’y habituer. Nous voguons ainsi de merveilles en merveilles jusqu’à ce que la femme mette fin à la discussion :
- J’ai froid, me lance-t-elle. Je crois que vous ne l’avez même pas remarqué, preuve que ma stratégie fonctionne, mais j’étais en train de me laver quand vous êtes arrivés. J’ai les pieds dans l’eau et je suis toute nue sous ma cape, me dit-elle en grelottant !
Confus de la situation, je m’excuse et nous rions.


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