Sur la crête près du col de la Sède
Pics de Gerbats (2 904 m) et de la Géla (2 851 m) depuis le pic sans nom (2 895 m) sur la crête de Troumouse
Parcours de crête. Ci-dessous: Vue plongeante sur les lacs de Barroude
Entre ciel et terre, sur le cirque de Troumouse...
Après les cirques de Gavarnie et d’Estaubé, je m’approche du cirque de Troumouse où m’attendent quelques belles ascensions. Moins vertical que son voisin de Gavarnie, ce cirque en impose avec son diamètre de près de 4 kilomètres et sa ligne de crête d'environ 11 kilomètres portant des pics qui jouissent d’un certain prestige auprès des montagnards. Son accès facile depuis le village d’Héas ou l’auberge du Maillet attire de nombreux touristes venus profiter de l’ambiance paisible qui règne à ses pieds avec des pelouses accueillantes et fleuries, de petits lacs d’altitude et des marmottes qui profitent des beaux jours pour s’amuser sous le regard d’une statue de la Vierge.
J’envisage de gravir le pic de Troumouse par la puissante crête nord qui sépare les cirques de Troumouse et de Barroude. Je passe la nuit dans mon hôtel quatre roues à la sortie du village. C’est une nuit agitée par une crainte assez vague comme un doute que le projet de cette ascension jette sur le présent. L’idée de gravir cette montagne hante mon esprit. Déjà, l’année dernière, elle s’était refusée à ma visite ou plutôt ma faiblesse psychique m’avait fait échouer. J’avais fui devant moi-même en prétextant la présence de quelques nuages menaçants. Au petit matin, lorsque je m’extirpe assez laborieusement de la chaude enveloppe de mon duvet, je découvre un ciel totalement dégagé. Aucun nuage menaçant ne peut servir d’excuse à une retraite que je désire secrètement sans la souhaiter vraiment ! Le temps est beau, assurément beau. Alors, je ramasse mes chaussures restées sous la voiture, je les enfile et je fonce : quand les doutes ne veulent pas s’en aller, on les brise !
Au-delà de la cabane des Aires, je me dirige vers le col de la Séde qui paraît inaccessible tant la paroi qui le défend est impressionnante. Je la franchis. Je m’approche ensuite du pas de Gerbats, « très mauvais, où la moindre glissade à droite est une mort certaine. [Russell affirme ne pas connaître] de plus mauvais pas dans les Pyrénées ». Ça passe ! Ensuite, je progresse sur la crête avec cette agréable sensation aérienne d’évoluer entre ciel et terre. Je gravis le Petit Pic Blanc (2 957 m), le pic Heid (3 022 m), la pointe des Aires (3 028 m) et enfin le pic de Troumouse (3 085 m) où les géodésiens français Peytier et Hossard établirent en 1826 une station de plusieurs jours pour des relevés de triangulation servant de base à la carte de France au 1/80 000. J’avais initialement prévu de continuer sur la crête jusqu’à la Munia. Mais l’heure tardive, l’accumulation de nuages orageux – il sont vraiment présents et menaçants ! – et un passage délicat à venir – le versant nord du pic de Serre Mourène nécessite un rappel d’une dizaine de mètres – me dissuadent de poursuivre. J’attends l’été suivant pour monter sur la Munia (3 133 m) par un itinéraire plus direct. La première ascension de ce pic fut réalisée par Packe en 1869. Avant de me lancer, j’avais examiné la carte à la loupe et lu des topos. Le célèbre guide Robert Ollivier affirme que la Munia est une montagne mythique au panorama « immense, majestueux et émouvant » ! Damien Lemière qualifie l’ascension de petit morceau de bravoure : « son couloir d’accès longtemps enneigé, son mur du Passet trop poli pour être facile et sa crête finale qui oblige à une souplesse féline sont autant d’étapes d’un rite de passage dans la caste du montagnard accompli ». Ce n’est pas une ascension facile et certains passages sont à redouter. Mais à force de les imaginer, je finis par les apprivoiser. J’attaque la paroi frontalement par le versant nord non loin de deux monolithes calcaires esseulés appelées les Deux Sœurs. Je remonte la partie inférieure de la muraille par un couloir oblique avant d’emprunter une pente en éboulis et de franchir le petit mur du Passet qui présente une courte escalade sur un rocher bien poli par les passages successifs. Mes pieds cherchent appui sur les minces nervures de la roche et hop, me voilà déjà au col de la Munia. Sur la crête finale, le Pas du Chat est un court pas d'escalade, plus impressionnant et malcommode que difficile. Je le franchis d’un bond ! J’avais imaginé cette ascension en pire : plus grande, plus technique et plus éprouvante. Finalement, c’est une escalade attractive et le plaisir d’être au sommet est immense.