Image
Photo extraite de l'article https://www.docdusport.com/la-randonnee-pour-le-trail/


Une course contre la montre permanente

Dans la vallée d’Aspe, le défilé d’Escot est un resserrement géologique situé entre deux puissantes crêtes : celle de la Pène d’Escot s’étire à l’est jusqu’au pic de Roumandarès et celle de Souturou culmine à l’ouest au pic de Souturou (1 183 m). Ce sommet et ses voisins immédiats que sont le Mustayou (1 206 m) et le Biscacou (1 168 m) sont situées sur les premiers contreforts de la vallée et encerclent une petite cuvette occupée par la cabane de Napatch. Je réalise leurs ascensions depuis le col de Boucoig.
        Ces trois pointes modestes sont dominées par le Trône du Roi (1 266 m) ou Turon d’Aurey. Ce « petit pic dominé par les vents » présente un relief vigoureusement taillé, 1 000 mètres au-dessus du défilé de Sarrance et du gave d’Aspe. Comme son versant nord est sauvage et escarpé et son versant ouest accidenté au-dessus du col de Napatch, j’y suis monté il y a quelques années en le feintant par l’est depuis la route qui dessert le quartier de Bosdapous. Ce jour-là, j’avais rencontré un randonneur pressé plus connu sous le nom de trailer. Il m’avait doublé dans la montée.

Sa progression paraissait fluide, aucune cassure dans le rythme. Pourtant, au sommet de la montagne, j’apprenais qu’il venait de parcourir plus de 60 kilomètres, 61,37 kilomètres exactement ! Le trailer est précis : il maîtrise les datas ! Nous avions longuement discuté. Il roulait les « r » et ses mots s’égrenaient par saccades, de façon presque heurtée « comme la chanson lointaine des torrents mais avec de temps à autres, le bruit des roches entrechoquées ». Je lui avais demandé pourquoi il avait choisi d’aller si vite lorsqu’il se rendait dans les montagnes. Il m’avait rétorqué qu’il n’avait pas vraiment choisi, que le phénomène d’accélération était partout et que notre époque était marquée par une course contre la montre permanente : le travail, le quotidien, la consommation, les communications et même les loisirs, tout allait désormais beaucoup plus vite. Il était pris par ce tourbillon infernal et cette dynamique folle qui font que l’individu se sent déconnecté de sa propre vie. L’ultra-trail lui permettait de rétablir la connexion en développant une relation émotionnelle avec le monde qui l’entoure : il se sentait à la fois acteur et récepteur4. Je comprenais son but mais je ne comprenais pas les moyens mis en œuvre pour l’atteindre : pourquoi ce besoin d’aller plus vite pour se reconnecter ? Je lui expliquais que je prônais plutôt la lenteur en partant du principe que plus on réduisait sa vitesse, plus on étirait les heures et plus on augmentait la durée des jours ce qui favorisait la « reconnexion ». Il reprenait sa course. Je reprenais ma marche.

1 https://www.wedemain.fr/respirer/utmb-lultra-endurance-ou-ultra-trail-est-il-une-forme-de-philosophie/