Sur les rives du lac de Sècres
Ralentir sa course
J’installe ma tente sur les rives du lac de Cardal. Le calme règne sur le campement. Je lis, j’écris, je mange et quand le soleil disparaît, je m’endors. Au petit matin, je me mets en marche avec en tête un programme carré : je veux gravir le Rond (2 345 m), le Pointu (2 526 m) et le Pla (2 679 m) situés dans la vallée de la Canau. Ce sont des sommets faciles, vite avalés : ils délimitent une zone de pâturage de faible déclivité connue sous le nom de Pla d’Aube et offrent de belles vues sur le massif du Vignemale et les plateaux lacustres du Montferrat.
Après ces ascensions rapides, je m’installe sur les rives d’un des lacs pour y passer la nuit. Dans mes voyages, je me déplace le plus souvent à pied, ne serait-ce que pour me saisir du grand nombre de choses heureuses que les gens manquent, simplement parce que, faute de temps, ils se déplacent trop rapidement d’un point à un autre. Je suis persuadé que « l’usufruit de la marche est infiniment supérieur à celui que l’on retire de toute autre forme de locomotion. La satisfaction est immense, ineffable, d’être l’âme de son propre déplacement, [et] de le devoir à soi seul1 ». Je marche pour voir l’espace défiler lentement.
Désormais, je veux aussi m’accorder de longs moments d’immobilisme pour voir le temps se figer, « se coucher à mes pieds en vieux chien gentil et que, soudain, on ne sache même plus qu'il était là2 ». Je veux m’accorder du temps libre pour me reposer, lire, écrire et jouir pleinement de tout ce qui m’entoure : flâner au bord d’un torrent et au milieu des alpages, passer de longues heures à herboriser et à étudier les plantes, prendre le temps d’observer les oiseaux et les insectes. « J’aimerais rester un jour entier [au même endroit] et voir la lumière transfigurer la montagne. J’aimerais poser mon sac pour savourer le luxe inouï du silence, du temps et de la solitude3 ». Au début de cette aventure, j’allais vite : je hâtais le pas pour gravir un sommet puis je me dépêchais d’en gravir un autre et à peine l’avais-je atteint que je me précipitais vers un autre puis un autre et encore un autre. Mon « compteur à sommets4 » s’incrémentait quotidiennement et je m’en réjouissais. Avec le temps, je me suis rendu compte que c’était un mauvais indicateur et que je ne devais pas gérer ce projet de façon aussi sèche, aussi inhumaine que l’analyse financière du budget d’une entreprise. Au fil des années, j’ai appris à ralentir ma course : « Quand on voit des choses en courant, elles se ressemblent beaucoup. Un torrent, c’est toujours un torrent (…). Si je vais de torrent en torrent, je trouve toujours le même torrent. Mais si je vais de rocher en rocher, le même torrent devient autre à chaque pas5 ».
1 Émeric Fisset, L’ivresse de la marche, Transboréal
2 Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Folio
3 Lodewijk Allaert, Carpates, la traversée de l’Europe sauvage, Transboréal
4 J’avais pour objectif de gravir 1 000 sommets des Pyrénées françaises
5 Alain, Propos sur le bonheur, Gallimard