Autour de l'étang de Soulcem
Le vallon de Riufret truffé de petits étangs et parcourue par les torrents qui s’en échappent alimentent le ruisseau éponyme qui termine sa course dans l’étang de Soulcem. Avant 1980, les randonneurs qui visitaient le plateau de Soulcem pouvaient voir chaque été des vaches et des brebis qui paissaient sur des pelouses à l'herbe excellente. Ils pouvaient entendre la symphonie du tintement des cloches, des bêlements et des meuglements et parfois, une voix qui résonnait dans la montagne. C’était le berger qui guidait ses chiens pour rassembler les bêtes et les ramener dans l’enclos. En 1980, un barrage a été construit. Sa mise en eau a noyé le vaste plateau voué au pastoralisme. Les vaches, les brebis et les bergers sont partis ailleurs…
Au sud de l’étang, la carte révèle une avancée de terre sur les régions aragonaises et andorranes. Elle révèle également la présence de nombreux sommets sur les crêtes frontières. À peine ai-je le regard posé sur leurs noms qu’ils deviennent un but ! Je prépare quelques ascensions que je découpe en quatre itinéraires : le pic sud de Canalbonne (2 849 m) et la pointe de Roumazet (2 842 m) par les étangs de la Gardelle ; le pic de la Soucarrane (2 902 m) par les ports de Roumazet et de Bouet ; les pics de Médecourbe (2 914 m), de Racofred (2 872 m), de Bareytes (2 860m), de Langounelles (2 819m) et de Cataverdis (2 807 m) par la crête frontière ; et enfin, le cap de la Coste Grande (2 685 m), le pic de Cabayrou (2 733 m), le pic de Caraussans (2 703 m) et la pointe de Peyreguils (2 703 m) par les ports de Rat et de Caraussans. L’appropriation d’un sommet commence bien avant son ascension : elle commence sur les cartes. J’éprouve un plaisir ineffable à lire les paysages sur le papier, à suivre les traits bleus des cours d’eau, à examiner les courbes de niveau pour trouver la forme que prend le terrain, à calculer les distances et les dénivelées cumulées à parcourir, à faire glisser mes doigts sur l’itinéraire désiré, à rêver tout simplement. Le rêve fait partie intégrante du projet. « On rêve avant de contempler, disait le célèbre philosophe Gaston Bachelard. Avant d’être un spectacle conscient, tout paysage est une expérience onirique. On ne regarde avec une passion esthétique que les paysages qu’on a d’abord vus en rêve ». Pour préparer mes escapades pyrénéennes, je me repose aussi parfois sur les récits de ceux qui sont passés par là – sans qu’il le sache, Philippe Queinnec est un précieux collaborateur – et plus rarement je m’appuie sur des photos. À force de regarder des cartes et de compulser de la documentation, le désir monte jusqu’à devenir une obsession. C’est alors le moment de partir. Il y a d’abord les préparatifs, rapidement expédiés. Il y a ensuite le trajet en voiture ou en train où je me remémore les raisons qui m’ont poussées vers la vallée que je découvre enfin. Le rêve et la réalité se rejoignent alors avec parfois quelques écarts qui sont tantôt d’heureux désaccords, tantôt de sérieuses déconvenues. Ce soir, j’installe mon campement aux orris du Carla et je sollicite les dieux de la montagne pour que la météo soit clémente même si de toute évidence je préfère le mauvais temps pour les jours à venir que les mauvais jours pour les temps à venir. Vient enfin le moment béni où je passe des rêveries excitées par la carte à l’entreprise réelle : « y’a plus qu’à ! ». Et un, et deux, et trois, et quatre itinéraires !
Après toutes ces ascensions, je termine mon séjour autour de l’étang de Soulcem par une petite course vers le Picot (2 707 m) qui présente un atout maître : son accès se fait par un vallon constellé d’étangs qui se superposent comme des rizières. Ces belles étendues d’eau sont dominées par l’imposante face nord du pic de Malcaras et la modeste éminence de la pointe Michel Sébastien, du nom de ce pyrénéiste qui militait activement et passionnément pour la protection de la nature. Il grimpait dans les montagnes parce qu’il avait l’errance dans la peau et parce qu’il s’y sentait bien. « Tout cela paraît très simple et c’est pour cela que c’est très bien », disait-il. Et il avait bien raison : ne dit-on pas que le bonheur se boit aux petites sources ! Il avait aussi une admiration sans borne pour Rébuffat ou Audoubert. Il savait qu’il n’était pas eux, il ne voulait ni ne pouvait les singer. « Je sais que je suis moi, avec ma bonne volonté et mes limites physiques, techniques, psychiques. La montagne me l’a appris, elle m’a donné la mesure de mes possibilités, je sais ce qu’elle me permet et ce qu’elle me refuse ». Je gravis le Picot. Là-haut, je découvre les étangs d’Izourt et de Fourcat. Le lendemain, je m’y rends.