Je descends la vallée de la Bouigane avec son épaisse couverture forestière, traverse les villages de Portet d’Aspet et de Saint-Lary avant de remonter une vallée latérale toute aussi végétalisée vers Autrech et le parking de l’Osquet de Couret. Des chiens qui aboient la mort me poursuivent et je me réjouis pour une fois d’être à l’intérieur d’une voiture. Le soir, je dors dans mon hôtel quatre roues. La pluie se met à tomber, d’abord quelques larges gouttes puis, sans transition, un véritable déluge. Au petit matin, les molosses sont partis. Les nuages donnent toujours de la pluie. Les collines sont ruisselantes. Les prairies sont ivres de toute l’eau que le ciel fournit. Ma cape que les publicitaires garantissent pourtant imperméable souffre face aux intempéries : l’eau tombe dans mon cou, dégouline le long de mes bras et entre dans mes chaussures. Tout ce que je porte double de poids ! Je traverse une forêt hirsute avec des arbres aux troncs entortillés, aux branches noueuses toutes échevelées de lichens et aux racines tordues et entrelacées comme des serpents en cage. En milieu de matinée, la pluie s’estompe et la brume apparaît : elle est si épaisse qu’on dirait un mur. Au-delà du col de l’Herbe Soulette, une éclaircie salvatrice se manifeste enfin. Je remonte l’échine nord du pic de la Calabasse (2 210 m) et atteins son sommet : à cheval entre le Couserans et le Comminges, il domine superbement les montagnes du Biros avec ses fonds de vallées forestiers, ses prairies d’altitude fleuries et ses hautes cimes minérales.
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Je me rends ensuite dans la vallée du Ribérot avec une idée en tête : gravir le Barlonguère et le Valier, envoûtants comme des pierres précieuses sur un diadème ! Au pied de ces montagnes, je passe une soirée empreinte de sérénité. D’abord, assis sur les pelouses, je laisse mon esprit paisible comme les eaux d’un lac pour profiter pleinement du spectacle du coucher de soleil puis je mange en savourant chaque bouchée. Ensuite, couché dans ma voiture, je me réjouis des quelques heures de sommeil douillet qui m’attendent avant l’aube et l’appel de la montagne.
Le lever du jour est plein d’espoir pour une belle aventure pleine d’incertitude. Elle commence à se dessiner en couleur verte à travers la forêt domaniale de Bordes-sur-Lez et les estives des cabanes de l’Artigue et du Trapech. Elle se poursuit sur une puissante crête essentiellement rocheuse qui s’étire du tuc de Coucou (1 880 m) au Barlonguère (2 801 m) en passant par le tuc de Pourtillou (2 427 m) et le Cornave (2 756 m). Sur cette crête à cheval entre les vallées de l’Orle et de Barlonguère, j’ai l’impression d’être en suspens et d’errer dans des montagnes « sans réelle base, sans base de réel, avec base d’irréel » tellement le paysage est fantastique. Toute la journée, mon regard est attiré par une immense quantité de sommets et une montagne emblématique : dressé un peu en avant de la chaîne frontière, le Valier (2 838 m) est certainement le plus beau pic de l’Ariège. Il aurait été gravi pour la première fois au IIIe siècle par l’évêque Vallère qui fait partie de ces pionniers qui ont démystifié les hautes montagnes et fait reculer les superstitions liées aux cimes. Au pied du Valier, se trouve un refuge construit en 1912 près d’un plateau couvert de petits étangs ou Estagnous. À l’époque, il était surtout connu des chasseurs d’isards. Au cours de la deuxième guerre mondiale, il a servi de relais aux patriotes fuyant le nazisme par le désormais célèbre Chemin de la Liberté. Il a ensuite été brûlé. Restauré en 1976 puis rénové en 1996, il accueille désormais chaque été des randonneurs bien décidés à gravir le mont Valier. Ils empruntent généralement la voie normale par le col de Faustin. C’est la voie que je suis après avoir bivouaqué près du refuge par une nuit assez fraîche. « Du sommet, laissant planer ma rêverie, j’imagine la joie de saint Valier qui aurait, selon la légende, escaladé ce pic en partageant son activité missionnaire et sa passion pour la montagne. À un certain niveau, les cultes doivent se rejoindre… ». J’enchaîne avec les ascensions du Petit Valier (2 736 m) et de la Pale de Clauère (2 677 m) tandis que le ciel serein et sans nuages jusqu’à présent se charge de cumulonimbus. Lorsque j’atteins l’étang Long, les nuages d’orage crachent leur venin : des éclairs s’accompagnent de coups de tonnerre fracassants qui déchirent le silence. Sur les rives de l’étendue d’eau, je croise un berger.
— D’où est-ce que vous venez ? me demande-t-il.
— Du col de la Pale de Clauère.
La pluie redouble d’intensité mais indifférent au déluge, nous continuons à discuter.
— Vous avez vu l’ours ?
— L’ours ?
— Oui, l’ours. Dans la nuit, il a tué une de mes brebis. Je remonte vers le col, je dois retrouver la boucle portant le numéro national d'identification de la bête morte.
— Vous dites que l’ours est dans les parages ?
— Je dis qu’il est passé hier par ici. Je l’ai vu. Vu de mes propres yeux ! Je n’ai pas rêvé. J’étais tout près de lui. Il était impressionnant : son épaisse fourrure cachait une stature colossale !
— Et que s’est-il passé ?
— Il a levé la tête, il m’a senti et il s’est retiré. J’ai mis un moment avant de recouvrer mes esprits. Ce matin, j’ai trouvé une bête morte mais pas son identifiant physique. J’y retourne.
Le berger s’éloigne. Je reste immobile sous la pluie battante. Je regrette de n’avoir pas vu l’ours. Une fois de plus, je dois me contenter d’être l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours ! L’onde ne faiblit pas. Mon pantalon est trempé et son tissu froid colle aux cuisses. Je me remets en marche. Mes pensées sont ailleurs et j’oublie rapidement l’humidité par le mouvement.