Isards, marmottes et hermines dans un cadre enchanteur…
Dans le Val Jéret, le torrent fait le spectacle jusqu’au pont d’Espagne, ouvrage remarquable datant de 1886 par lequel se faisaient autrefois les échanges commerciaux avec le pays d’à côté. Aujourd’hui, ce pont est pratiquement accessible en voiture et ce sont des chenilles processionnaires humaines qui s’y rendent chaque été. Les autorités locales ont décidé depuis fort longtemps de faire payer le parking du pont d’Espagne. Pour accéder à la montagne, il faut donc s’acquitter d’un droit de passage et malheureusement, cette tendance se généralise. Sur d’autres sites des Hautes-Pyrénées, des horodateurs ont été installés. Bientôt, il faudra payer et QR coder partout ! Les communes veulent soi-disant limiter la fréquentation des sites. Pourquoi proposent-elles alors des espaces toujours plus grands pour stationner et ouvrent-elles des remontées mécaniques en été pour faciliter l’accès en altitude au plus grand nombre ? On vit une époque où le programme des administrateurs se limite uniquement à maximiser les profits et à faire de la thune ! Avec cette politique, la montagne ne sera bientôt accessible qu’aux plus riches. Certaines associations sont vent debout et réclament la gratuité pour tous.
Au-delà du péage du Pont d’Espagne, tout est merveille. J’ai noté à plusieurs reprises sur mon carnet : « randonnées à recommander ». Parmi ces randonnées, il y a celle qui remonte le ruisseau du Pourtet par les lacs de l’Embarrat. Chaque fois que je suis passé dans ce vallon, soit très tôt le matin alors qu’une lumière douce éclairait les sommets ou alors tard le soir tandis que la lumière s’amenuisait lentement presque imperceptiblement, j’ai eu la chance de voir des isards qui sont d’un naturel assez farouche. Certains bondissaient légèrement dans les pelouses couvertes de landes ou gravissaient sans efforts des roches escarpées. D’autres étaient immobiles sur des rochers, à prendre le soleil, la tête redressée, le regard parcourant d’un bout à l’autre les reliefs. Enfin, il y avait ceux qui arrachaient au sol les herbes délicieuses que leur offrait la montagne les jours d’été. Je pouvais m’approcher jusqu’à une certaine distance qu’ils jugeaient acceptables. Au-delà de cette frontière qu’ils avaient fixée, ils émettaient un chuintement, le fameux « pscheu-eu-eu » et ils s’enfuyaient. Vifs, rapides, ils avalaient les difficultés du terrain – versants abrupts, crêtes découpées, aplomb rocheux… – en quelques secondes. Je les enviais. Ma marche était plus lente mais mon esprit et mon corps y trouvaient un équilibre.
En haut du vallon, autour de la belle étendue d’eau du lac du Pourtet, j’avais gravi, il y a quelques années, le pic Arrouy (2 785 m). J’avais atteint ce sommet qui domine des crêtes granitiques décharnées par une pente herbeuse, raide mais facile. Mais raide ! Aujourd’hui, je franchis le col de Bassia et gravis deux sommets voisins : à droite de l’échancrure, des névés que domine le pic du Pourtet (2 720 m) s’épanchent dans de petites cuvettes comme un nappage glacé tandis qu’une vaste étendue de pierrailles s’incline vers la gauche jusqu’aux escarpements du soum de Bassia (2 758 m). Je descends de cette montagne vers le sud par un couloir d’une extrême raideur que je regrette presque d’avoir emprunté. Je vois des marmottes s’agiter. Il y en a toujours une qui est assise en avant des autres pour surveiller ce qui se passe. Quand elle me voit venir, elle siffle et toutes les autres se cachent dans leurs trous entre les pierres. J’imagine qu’elles n’apprécient pas la présence de ce randonneur indélicat qui ébranle les couloirs de leurs appartements !
J’arrive en bas de la pente et je me pose sur les rives verdoyantes du lac de Bassia. Sa position en retrait du circuit traditionnel des lacs garantit la tranquillité. Le terrain offre aux mustélidés un habitat idéal : l’entassement des rocs forme des milliers de caches reliées par un labyrinthe de conduits. Une hermine vive comme l’éclair bondit de rochers en rochers avant de disparaître tandis qu’une harde d’isards broute les mousses qui poussent au pied des éboulis. Le lac est dominé par le pic de Bernat-Barrau (2 793 m) qui porte le nom du berger qui estivait à ses pieds. À une époque, les bergers avaient l’habitude de baptiser de leur nom les montagnes où paissaient leurs troupeaux. Ainsi, on retrouve souvent dans la nomenclature des montagnes pyrénéennes des noms qui se rapportent à la vie pastorale. Là-haut, je goûte au plaisir extatique d’une longue contemplation et je m’amollis dans les délices de la vallée du Marcadau.