Le Piméné depuis le plateau de Saugué. On devine la brèche empruntée par Russell en 1858...
Russell et le Piméné
En fin d’après-midi, je quitte le village de Gavarnie et je vais dresser mon campement près du refuge des Espuguettes. Construit en 1972, ce refuge situé à 2 027 mètres d’altitude sur le plateau du Pailla doit son nom aux petites grottes qui servaient autrefois d’abris aux bergers. Il offre une vue fantastique sur l’immense amphithéâtre du cirque de Gavarnie et ses vertigineuses parois en gradins. C'est aussi le point de départ de nombreuses randonnées et de courses prestigieuses. Certaines sont vertigineuses comme l’ascension du pic Rouge Pailha par une escalade en arête peu difficile mais très aérienne ou encore celle du Grand Astazou par le couloir Swan, une voie directe, vertigineuse, étroite et inclinée de 45° à 50° sur une hauteur de près de 450 mètres. Ce couloir a été ouvert en 1885 par Henri Passet qui avait, à cette occasion, taillé 700 marches dans le corridor de glace.
Sans chercher à défier les lois de la pesanteur, je réalise l’ascension vers le Petit Piméné (2 667 m) et le Piméné (2 801 m) en empruntant la voie dite « normale » par l’ouest. Ces sommets situés sur une crête séparant le cirque de Gavarnie de celui d’Estaubé sont parmi les meilleurs belvédères de la région. Vers 1800, l'un des premiers explorateurs de la haute montagne pyrénéenne – le célèbre Louis Ramond de Carbonnières qui était à la fois homme politique, géologue et botaniste français – écrivait : « On ne saurait imaginer une plus belle vue que celle du Piméné, surtout au sud où mille hectares de neiges et de glaces éternelles resplendissent dans l’azur, au magnifique soleil d’Aragon ». Le retrait de la blancheur immaculée n’a rien enlevé à la beauté du paysage.
Il y a quelques années, j’avais gravi cette montagne au départ de Gèdre en suivant peu ou prou l’itinéraire emprunté par Russell en 1858 en compagnie de Rondo dont le grand-père fut le guide de Ramond, célèbre pyrénéiste, qui fut le premier à réaliser l’ascension du Piméné en 1821. Ils avaient « traversé du nord au sud les pâturages de Coumélie, et escaladé, à gauche du pic, une raillère accablante. Ce couloir de cailloux mène à une brèche au nord-est du sommet, qu’une dernière demi-heure de montée au sud-ouest suffit pour atteindre. C’est aujourd’hui par l’ouest, et en partant de Gavarnie, que tout le monde fait l’ascension du Piméné : on a raison : c’est plus court, plus facile, et un cheval peut arriver par là à une heure du sommet.
Mais pourquoi ne pas descendre au nord par Gèdre, où vécut et mourut un savant trop modeste, le sympathique Bordères, que tous les botanistes connaissent au moins de nom ? Il est glorieux d’être le fils de ses œuvres ! On peut aussi descendre du Piméné par l’est-nord-est, et le bas du vallon d’Estaubé, d’où en tournant à l’est, on arrive à Héas, riant hameau célèbre pour son église, qui a l’air d’une oasis au milieu d’un désert, et associé plus que jamais au nom du Bayard des montagnes, honnête et malheureux Chapelle, tué à la chasse il y a quelques années, près des glaciers de la Minia, après avoir passé un demi-siècle à y bravé impunément la mort par tous les temps et seul, à la poursuite des isards et des aigles. Jamais, je n’oublierai cet homme si sympathique, ni les courses folles qu’il m’a fait faire. »