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Le pic tridactyle
Picoides tridactylus
Je suis Picoide. Avec mes amis, nous faisons partie de ces oiseaux que l’on entend souvent mais que l‘on voit rarement : « kiak, kiak, kiak », « chick, chick, chik », « kwääh, kwääh, kwää... »
Nous portons le nom d’une sorte de pioche légère, à une ou deux extrémités terminées en pointe, utilisée par les mineurs et les terrassiers. Nous portons aussi le nom d’une barre métallique pointue avec laquelle on attise un feu. Nous portons enfin le nom du sommet d'un massif montagneux qui finit en pointe. Nous sommes des pics et aujourd’hui, nous allons nous réunir. Moi, Picoide, je suis un pic tridactyle. Lui, Picopos, est un pic épeiche. Vous l’entendez ? Il sonne le rassemblement. Il tambourine contre le tronc d’un arbre avec des coups de bec puissants très rapides, comme il le fait habituellement à la fin de l'hiver et au début du printemps lorsqu’il recherche une partenaire et qu’il veut affirmer son territoire1.
Ce tambourinage annonce un rendez-vous au sommet entre plusieurs pics. Le premier arrivé est le pic Nique : il s’occupe du repas. Puis, vient le pic Olé : il a toujours soif, une soif qui ne s'apaise pas avec une goutte d'eau ! Il est suivi du pic Sou, celui qui s’occupe des finances de l’organisation. C’est notre trésorier et l’ami du pic Olé. Tous deux trinquent à la moindre occasion. Pour eux, la vie est cirrhose qu’ils se moquent de mes soucis. Moi, vous me connaissez, je suis Picoide, un pic tridactyle. Mon nom provient de mes pattes munies de trois doigts. Je souffre depuis très longtemps de la raréfaction des bois morts et des vieux arbres dans les forêts à tel point que j’ai été classé vulnérable en France (nous ne sommes plus que quelques dizaines de couples dans les Alpes françaises) et en déclin en Europe. Le pic épeiche, le pic noir, le pic mar et le pic vert se joignent à nous. Ils souffrent également de ce problème et sont menacés par la fragmentation et la destruction de leurs habitats.
Le pic vert est le maître de cérémonie. Pendant des heures, il mène les débats. Nous picassons et nous pleupleutons sur des sujets divers et variés.
- J’ai faim ! dit le pic Nique en soulevant l’écorce de l’arbre pour y chercher quelques provisions.
- Nous aussi ! répondirent le pic Olé et le pic Sou tandis qu’ils décortiquent des fruits durs en les coinçant dans les fourches des branches ou dans les fissures de l'écorce pour les bloquer.
Le pic Nique nous sert des insectes xylophages et des larves, des fourmis et des araignées, des graines ligneuses de conifères et des baies, autant de variétés qui satisfont les régimes alimentaires essentiellement insectivores des uns et des autres.
En fin d’après-midi, le sous-bois est animé par les gazouillis des oiseaux et les va-et-vient des insectes qui s’installent dans les arbres tombés au sol. Le pic vert prend la parole :
- La situation devient critique. Nous devons intervenir...
- Une solution serait de faire couler de l’encre si nous ne voulons pas couler à pic ! lui rétorque le pic épeiche. Nous avons beaucoup parlé de « résilience ». Ce mot trouve son origine dans le verbe latin « resilire » qui veut littéralement dire « rebondir ». La résilience d’un oiseau est sa capacité à faire face aux évènements difficiles et même parfois d’en ressortir grandi. L’oiseau fait preuve en quelque sorte d’une révolte intérieure contre le malheur. Il parvient à se construire et à vivre de manière satisfaisante en dépit de circonstances traumatiques. Mais, en tant qu’oiseaux, notre résilience est très fortement dépendante de la résilience de l’écosystème forestier et donc sa capacité à se rétablir après des perturbations extérieures comme un incendie, une tempête, un défrichement ou encore le réchauffement climatique. Or les forêts sont de plus en plus meurtries par les activités directes ou indirectes de l’homme et ont de plus en plus de mal à se relever des perturbations qu’elles subissent. Notre professeur, le pic Achu2, a montré à travers ses différentes études que plus la diversité fonctionnelle des espèces est élevée, plus l’écosystème est productif et plus il résiste efficacement aux perturbations.
Le pic vert intervient :
- Cela signifierait donc que les écosystèmes les plus complexes sont ceux qui auraient le plus fort taux de régénération ?
- Oui, c’est ça ! lui dis-je. Par exemple, c’est la forêt tropicale qui semble pour l’instant le mieux résister au réchauffement climatique.
Le pic épeiche frappe l’écorce d’un violent coup de bec.
- L’homme doit nous aider ! Il est en grande partie responsable de nos difficultés !
- C’est vrai ! renchérit le pic Nique.
L'homme dispose de nombreux moyens pour restaurer ou même tenter d'accélérer les processus naturels de résilience en favorisant la biodiversité. Un de ses moyens est la plantation de forêts ou plus modestement d’allées arborées. Déjà, au XVe siècle, Léonard de Vinci écrivait : « Les racines des saules empêchent l‘effondrement des talus des canaux et les branches de saules, qui sont placés sur la berge et ensuite coupées, deviennent chaque année denses et ainsi on obtient une berge vivante d‘un seul tenant ». Au cours du siècle dernier, cette technique a été délaissée au profit de systèmes de protection faisant appel au génie civil et au béton alors qu’elle est souvent plus efficace et surtout dotée d'une capacité d’auto-entretien et de résilience élevée. Au même titre, les paysages bocagers ont été abandonnés. Ils formaient des assemblages de parcelles, de formes irrégulières et de dimensions inégales, limitées et closes par des haies vives bordant des chemins creux. Partout, pendant des décennies, pour ouvrir leurs champs aux engins agricoles, les agriculteurs ont supprimé les paysages bocagers tellement adaptés à la production fourragère et à l'élevage en pâturages, tellement efficaces avec leurs fosses qui hydrataient le sol à la saison sèche ou qui le drainaient à la saison humide, avec leurs talus qui bloquaient le ruissellement et protégeaient des intempéries, tellement appropriés avec leurs haies qui abritaient de nombreux animaux régulateurs des insectes… La déforestation massive, les constructions en béton, la disparition des bocages sont une catastrophe pour les oiseaux. Sans oublier cette fâcheuse tendance qu’à l’homme a enlevé les bois morts dans nos forêts !
- C’est là que nous devons intervenir ! dit le pic vert. Les très vieux arbres et le bois mort sont à un niveau critique dans la plupart des forêts parce que l’homme ne reconnaît pas son importance. Ses pratiques sylvicoles sont souvent inappropriées.
- Comment agir ? s’interrogent alors l’ensemble des pics.
- Nous n’allons pas en faire toute une montagne, lance le pic Sou. Je crois avoir une idée ! Et si nous gravions nos espoirs sur l’écorce des arbres morts ? L’homme pourrait y être sensible. Lui aussi, il y grave des mots d’amour, y dessine des flèches et des cœurs pour exprimer ses désirs...
- C’est une excellente idée, réagit le pic vert, étonné de la réaction du pic sou qui semblait pourtant passablement désintéressé par les discussions et plutôt ensommeillé après avoir largement abusé de larves et de fourmis. Peut-être seront ils réceptifs à nos mots ? Et, peut-être voudront-ils soigner nos maux ?
Depuis ce jour-là, dans toutes les forêts, vous trouverez, pour peu que vous y prêtiez attention, ce message :
Laisser l’arbre mort coucher dehors
Y’a tellement d’insectes qui s'y abritent encore
Ce n’est pas juste un morceau de bois, un bout de forêt,
C’est tout un écosystème qu’il faut préserver.
Ce message gravé à coup de bec par les pics est une sorte de pic et pic et télégramme et c’est au tour de l’homme d’agir et de changer son comportement afin que la biodiversité puisse mieux résister à tous les événements extrêmes qui risquent de survenir dans un futur proche et aussi afin que la forêt continue de résonner des chants des pics : « kiak, kiak, kiak », « chick, chick, chik », « kwääh, kwääh, kwääh... ».
1 "Ces violents coups de bec entre 5 et 20 coups par seconde, à une vitesse estimée de 25 km/h sont amortis par un système d'absorption des chocs : une tête en forme de marteau (car le trou occipital est à la face inférieure du crâne) ; une boîte crânienne plus stable, plus large relativement et plus épaisse que celle des autres oiseaux ; un cou court ; la partie osseuse de sa mandibule inférieure, un peu plus longue, disperse via les côtes renforcées le choc ; une structure osseuse spongieuse qui assure la transition entre le bec et l’os du crâne."
2 Il s’agit en fait des travaux du chercheur américain David Thilman