Une étrange passion...
Depuis un siècle, ce sont surtout les hautes montagnes, qui ont le don d'inspirer les poètes, de consoler les mysanthropes, et d'attirer à elles non seulement les rêveurs, mais les athlètes et les savants, en un mot, tous les hommes qui ont encore au fond du coeur l'amour de la nature.
Elles jouent un rôle psychologique presqu'aussi important que leur rôle politique. Nous parlons d'elles comme d'ennemies à vaincre: mais elles ont beau nous menacer, nous faire souffrir et se venger de nos victoires, nous leur pardonnons tout, et nous leur sommes toujours fidèles. C'est une étrange passion, que rien ne peut jamais éteindre.
Le marin se fatigue à la longue de la mer, et une navigation de quelques mois suffit toujours pour le faire soupirer après la vue du moindre lambeau de terren ne fît-ce qu'une île déserte peuplée de cannibales. Mais il n'en est jamais ainsi des montagnes, et des vrais alpinistes, dont au contraire l'âme s'assombrit et se désole, quand ils descendent des nues et des neiges éternelles, pour rentrer dans la foule et la captivité. Il est facile d'être fidèle aux montagnes, et quant à moi, après 20 étés passés à parcourir les Pyrénées, à en faire ma maison et mon lit, c'est sans affectation et sans profanation que je puis appliquer le mot sacré d'"amour", à la tendresse qu'elles m'inspiraient déjà lorsqu'à six ans, je fis à pied la course vers le lac de Gaube.