Coup de foudre sur le Grand Quayrat



Un soir, je me suis rendu dans la vallée du Lys remarquablement située au pied du cirque des Crabioules et d’une couronne de pics escarpés : la silhouette massive du Maupas (3 109 m), l’imposante muraille nord de la double pointe des Crabioules (3 116 m), le sévère pic de Lézat (3 107 m)ou encore la jolie pyramide du Grand Quayrat (3 060 m).
        Le lendemain, j’ai gravi ce sommet caractéristique du Luchonnais alors que le matin était d’un bleu immaculé. Tout avait commencé par une progression paradisiaque vers la cascade d’Enfer et le gouffre d’Enfer ! Après ça, il fallait « enfer » encore beaucoup pour espérer vaincre le sommet, considéré comme l’un des 3 000 pyrénéens les moins faciles à gravir. Je m’extirpais de la gorge d’Enfer avant d’atteindre les anciennes mines des Crabioules puis la cabane de Sarnès posé sur un petit replat. Par endroits, je profitais de quelques échappées de vue sur le cirque de Crabioules et ses cascades rugissantes qui dégringolaient le long de murailles vertigineuses. Ce cirque d’origine glaciaire est une espèce d’escaliers gigantesques à quatre marches dont chacune, haute d’environ 500 mètres, est difficile à franchir. D’ailleurs, en patois local, crabioules signifie « petites chèvres » ou « territoire à isards » : à croire que la zone est exclusivement réservée aux caprins !
        Plus haut, après avoir longé les rives du lac des Crabioules, je franchissais par un couloir assez raide le col de Quayrat posé sur une puissante crête entre le Petit et le Grand Quayrat. Je rejoignais ensuite sur le versant opposé le grand couloir occidental de la voie normale. Au cours de la matinée, le ciel s’était chargé tranquillement de nuages plus ou moins menaçants jusqu’à ce que j’aperçoive tout près de moi, venant du sud, un mur pareil à une déferlante écumante. Il avançait rapidement en effaçant un à un les sommets de mon horizon. L’idée déplaisante qu’il faudrait renoncer au sommet me traversait l’esprit mais je la réprouvais. Juste après l’antécime, j’évitais une crête disloquée par une vire facile puis escaladais un bloc de quatre mètres pour atteindre le sommet. Je n’avais pas le temps de me reposer ni même de profiter de la vue. Tout d’un coup, il faisait noir sur Terre comme dans un four ! Puis la foudre étincelante éclata dans les nues. Je l'entendais gronder et je sentais trembler la terre. L’orage s’approchait. Autour de moi, les cailloux sifflaient comme des serpents et s’allumaient de lueurs bleutées. C’était là une manifestation de l'effet de couronne plus connue sous le nom de feu de Saint-Elme. Le champ électrique produit par la différence de potentiel entre le nuage chargé au-dessus de ma tête et le sol était suffisamment élevé pour ioniser l’air et créer de petites décharges électriques… Je ne pouvais même plus tenir mes bâtons dans les mains tellement ils étaient chargés !
        Je prenais mes jambes à mon cou pour quitter au plus vite cette crête électrique rendue glissante par la pluie et la grêle mêlées et je priais pour que le courroux du ciel ne fasse pas tomber sur ma tête un déluge de feux. J’aimais à dire habituellement que c’était dans la confrontation quotidienne avec les éléments et dans l’action que je puisais ma force ; mais là, dans la précipitation de la descente, je ne ressentais rien d’autre que de la faiblesse et de la peur. J’avais l’impression de ne rien maîtriser, d’être entièrement lié au bon vouloir de la fée électricité. Soudain, la foudre tomba sur le sommet et le canal conducteur éclata dans un claquement assourdissant. Alors, le vent se leva rugissant, mugissant, bondissant de cimes en cimes sans buter sur rien d’autres que mon corps.
        Transi par le froid et la peur, je continuais à descendre à toute vitesse et parvenais enfin à la cabane de Sarnès. Là, je recouvrais mes esprits et profitais du retour des rayons du soleil. Quelle frayeur