Attiré par un phare...
Je me rends à Barèges, village renommé pour ses sources thermales. Si l’eau de la région a des vertus curatives, le bien-être des curistes vient aussi de la magie des paysages qui guérissent peut-être à eux-seuls les maux du corps et de l’âme !
Pour commencer, je m’offre le pic d'Ayré (2 422 m). Son ascension se fait essentiellement par une large piste sous le regard des vestiges du funiculaire de Barèges. Ce funiculaire est inexploité depuis l’an 2000 en raison des difficultés financières rencontrées par la municipalité pour réaliser les travaux rendus nécessaires par les nouvelles normes de sécurité. Depuis 2009, l'association Funitoy œuvre pour sa réhabilitation et la réouverture du restaurant d’altitude panoramique qu’il dessert.
Du plateau du Lienz tout proche, je remonte un vallon encaissé jusqu’au refuge de la Glère construit à l’entrée d’un site lacustre comptant une quinzaine de lacs étagés entre 2 100 et 2 700 mètres. « Pour le chimiste ou le physicien, ces lacs ne sont qu’H2O. Mais que les crêtes qui les dominent et les encerclent se mirent sur leur surface immobile et lisse, que de petites îles émergent çà et là, que leurs berges se parent de fleurs, que les pins qui les bordent offrent une ombre reposante et délicieuse… et ils deviennent de pures merveilles » ! Je poursuis vers toutes ces merveilles qui se superposent comme des rizières : Glère, Coume Escure, Mail, Manche, Estelat et Maniportet exhibent leurs beautés. Je gravis ensuite la pointe Reboul-Vidal (3 007 m) et le Turon de Néouvielle (3 035 m) qui ne présente pas le profil audacieux de la plupart des pics qui l’entourent. C’est même le « 3 000 » le plus facile du massif et le premier vaincu : c’était en 1787 par Reboul. Là-haut, quel panorama !
En fin d’après-midi, alors que quelques nuages encapuchonnent les montagnes, je mange une énorme platée de pâtes face au pic Long qui trône sur ce vaste paysage avec une éblouissante majesté : on ne voit que lui, quelle allure ! Puis, j’installe ma tente sur un petit espace déjà aménagé. Dans la soirée, le bivouac est baigné par le calme et la sérénité. Alors que le soleil retire lentement ses rayons, je referme ma porte de toile sur le paysage. Le pic Long est entré dans ma tête et les fluides invisibles qui circulent désormais dans mon corps vont finir par établir une irrésistible envie : aller gravir ce phare !
Au petit matin, je prépare minutieusement mon sac à dos, je rentre dans les brodequins qui n’attendent plus que moi pour être chaussés, j’enfile mon coupe-vent et me lance vers l’objectif du début de matinée : le pic des Trois Conseillers ou pic de Maniportet (3 039 m). Tout mon être est concentré vers cette « conquête merveilleuse parce qu’inutile », disent certains. Inutile ? Peut-être mais il existe « de charmantes inutilités qui adoucissent les rigueurs d'inflexibles utilités ». Alors aujourd’hui, je vais joindre l’inutile à l’agréable en grimpant sur ce pic discret par un couloir d’éboulis raide jusqu’à la brèche de Néouvielle puis par une crête déchiquetée et facile jusqu’au cairn sommital. Après cette belle ascension, je pars découvrir le lac du Pourtet dans le vallon de Bolou. Coincée entre le mont Arrouy, le pic Prudent et la belle aiguille du Campanal de Larrens, cette étendue d’eau solitaire sert de décor au refuge Packe, l’un des plus mythiques de la chaîne. Construit en 1896, sa voûte bâtie sur des arcs d'ogive a été conçue pour résister aux tempêtes les plus terribles. Avant de passer la nuit dans ce véritable « nid d’aigle », je vais gravir le mont Arrouy (2 778 m) tout proche.
Le lendemain, dès l’aube, je descends vers la pièce d’eau du Rabiet, je contourne le lac de Couyéla Det Mey à peine plus grand, j’évite celui de Bugarret plus haut que le précédent de quelques mètres – tous les deux sans écoulement apparent bien qu’entre eux ils communiquent par un ruisseau dont on entend le murmure sous les rochers – puis j’atteins le lac Tourrat, magnifique étendue bleu opale posée au pied de la face nord du pic Long. Au-delà, l’eau n’apparaît que sous forme de névés. Quelques cimes émergent au sud-ouest : ce sont les pics de Crabounouse (3 021 m) et de Bugarret (3 031 m) que je gravis au terme d’une longue ascension. Je ne vois personne. Là-haut, il n’y a rien que de la roche et du minéral. Le silence est intact, l’air immobile et cristallin. Je m’ennivre de tant beauté, de calme et de volupté. Le soir, je m’installe sur les rives du lac Tourrat au pied du pic Long (3 192 m). Ce sommet fut gravi pour la première fois en 1846 par le duc de Nemours accompagné du guide Sesquet. À l’époque, la voie normale remontait le glacier du Pays Baché au-dessus du lac de Cap-de-Long jusqu’au pied du ressaut final. De nos jours, avec la disparition du glacier et l’apparition d’une roche lisse et rabotée, les montagnards accèdent au sommet de la montagne par les crêtes. Le lendemain, je tente l’ascension de ce pic vigoureux avec une certaine appréhension. Je remonte d’abord une pente d’éboulis jusqu’à la brèche orientale d’Estibère Male puis je me lance dans l’escalade finale assez aérienne de la crête de Bugarret jusqu’au sommet. « Panorama immense. Vue magnifique sur les trois cirques : Troumouse, Estaubé, Gavarnie. Précipice de tous côtés », disait Georges Ledormeur dans son guide de 1928.