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Grange de la vallée de l'Yse

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Pont de Sia par Georges Barnard vers 1835.
De http://monuments.loucrup65.fr/pontdesia.htm

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Ligne de crête entre le Soum de Diauzède (2 426 m) et le Soum de Mousca (2 119m)


Hugo, Lequeutre et Sia

Je remonte la D921, traverse un défilé sombre et aboutis à « une grande clarté comme est la porte d’une cave à ceux qui y sont dedans. Ce gros bourg éclairé et vivant, ils l’ont bien nommé Lumière, Luz » (Victor Hugo). Luz qui prend le nom de Luz-Saint-Sauveur en 1962 est la capitale du pays Toy. Dans ce « pays » qui s’étire des gorges de Pierrefitte jusqu’au col du Tourmalet en passant par le cirque de Gavarnie, l’homme ne craint que dieu, le tonnerre et l’avalanche : un Toy noun cragn qué Diou, et péricle e erà lid. J’arrive à Luz en début d’après-midi. Les terrasses sont bondées. Je n’ai jamais compris pourquoi, après des heures passées dans une voiture, la plupart des vacanciers se ruent vers des bars où la promiscuité est au moins aussi grande que dans leur véhicule et les bruits plus agressifs. J’ai plutôt envie de retrouver un peu d’espace et de silence. Surtout, j’ai besoin de me dégourdir les jambes. Il est trop tard pour envisager une longue course. Alors, je me rends au Bergons (2 068 m) par la vallée de l’Yse. Le tracé d’une piste pastorale a permis la restauration de plusieurs granges et l’entretien des prés. Elle a aussi grandement facilité l’accès à ce qui m’offre après une montée par le versant nord d’un peu plus d’une heure un vaste panorama sur le cirque d'Estaubé, le cirque de Gavarnie et la longue crête qui s’étire du soum d’Aspé au massif de l'Ardiden. Si le versant nord du pic est sans danger, le versant sud appelé Bachebirou est très escarpé : son nom viendrait de baques birades qui signifie « l'endroit où on empêche les vaches d'aller ».
        Le soir, j’installe mon bivouac près de la piste et du ruisseau de l’Yse. Deux chiens déboulent sur moi en aboyant avec une grande férocité. J’ai beau les prier de me foutre la paix, ils ne veulent rien entendre. Je ne crains pas les chiens et habituellement, nous finissons toujours par un gros câlin. Cette fois-ci, je dois me résoudre à jeter un caillou sur le plus agressif des deux. Paf ! Sur la truffe ! Ils se replient.
        Le lendemain, je pars sur les traces d’Alphonse Lequeutre, un Parisien que rien ne prédestinait au pyrénéisme. Il « ne connaissait nullement la montagne et ne semblait pas taillé pour la pratiquer : de santé douteuse, le teint pâle comme le lait, le cheveu rare et décoloré, la poitrine angoissée. Vers quarante ans, il eut besoin des eaux et se fit envoyer à l’hôpital militaire de Barèges. La passion des Pyrénées le prit. Il se mit aux ascensions et se révéla marcheur foudroyant1 ». Il réalisa des sorties avec les illustres Russell et Packe, fit en 1869 la première ascension du pic de Gerbats et en 1870, il gravit en solitaire le pic Maucapéra (2 702 m). Je gravis à mon tour ce sommet peu couru qui domine le lac de Maucapéra puis je redescends vers la petite étendue d’eau avant d’enchaîner avec l’ascension du pic de Cumiadères (2 623m) par le col de Marraut. Sur les pentes abruptes de ces montagnes, la probabilité de croiser un congénère bipède était faible et effectivement, ce jour-là, je me retrouve seul. Russell disait : « c’est un bonheur d’être deux, c’est une leçon d’être seul2 » ! Parce que la solitude exige une plus grande expérience de la montagne et une plus grande vigilance.
        De retour à Luz-Saint-Sauveur, je prends la route des cirques. J’emprunte d’abord le célèbre pont Napoléon inauguré en 1863. À l’extrémité de ce pont en pierre d’une seule arche, une colonne haute de 12 mètres et formée de 14 anneaux en pierre est surmontée d'un aigle en marbre. Elle a été érigée pour rendre hommage aux Majestés impériales Napoléon III et Eugénie. Plus loin, je traverse le pont de Sia. Un premier pont en forme d’arche fut construit en 1712 puis rénové en 1783. Un deuxième pont avec une passerelle en bois fut construit en 1820 au-dessus du précédent. En 1857, c’est un troisième pont, plus haut que les deux autres ouvrages, qui assurait le transfert sur l’autre rive du gave. Chaque pont avait été construit sans détruire l’ancienne version si bien que trois ponts superposés enjambaient le gave. En 1880, l’afflux des curistes incita les autorités à construire un quatrième pont plus large et toujours plus haut que les précédents. C’est le pont actuel. Malheureusement, les trois autres édifices furent détruits. Quelques kilomètres plus loin, je passe devant la centrale hydroélectrique de Pragnères alimentée par un vaste réseau de galeries souterraines et de conduites forcées. Seul le ruisseau de Bat Barrada – qui traverse le village de Pragnères – semble épargné par cette grande collecte. Ses eaux libres sont dominées au sud par de puissants sommets. Je me demande comment les gravir sans que cet exercice ne soit trop périlleux. Je décide de monter jusqu’au col de Ripeyre où je suis tout à la joie de découvrir un sentier discret qui se faufile dans une sapinière en évitant astucieusement les difficultés rocheuses. Il atteint une belle crête et la remonte vers l’est pour gravir les soums de Mousca (2 119 m), de Diauzède (2 426 m) et de Serre de Barrada (2 531 m). Au sud, adossés à la frontière avec l’Espagne, apparaissent les trois grands cirques de Gavarnie, d’Estaubé et de Troumouse. Ces cirques de calcaire et de grès sont aussi bâtis de poésie et de rêve. Ils devraient donc résister à toutes les érosions et être éternels pour le plus grand bonheur des pyrénéistes ! Devant le cirque de Troumouse, je remarque la crête pacifique de Campbieil : le simple fait de la voir me donne l’irrésistible envie d’aller lui rendre visite. C’est désormais un fait établi : plus je gravis de sommets, plus mon esprit échafaude d’autres projets d’ascensions, augmentant sans cesse leur nombre et leur diversité.


1 Henri Beraldi, Cent ans aux Pyrénées, Monhélios
2 Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, éditions Pyrémonde