Une mer frémissante et du plus beau bleu
Avant le traité des Pyrénées de 1659, le col de Puymorens marquait la frontière entre le royaume de France et la principauté de Catalogne. Aujourd’hui, il est entièrement français : je le franchis pour quitter la haute vallée de l'Ariège et à peine suis-je entré dans le département des Pyrénées-Orientales que je m’arrête sur la droite de la route avec une idée en tête : visiter le petit cirque glaciaire des Pedrons désormais entièrement couvert de roches. Je profite de cette balade pour réaliser un joli parcours de crête et gravir trois sommets aux portes de l’Andorre : le pic de la Mina (2 683 m), le pic de Font Negra (2 877 m) et enfin le pic des Valletes (2 793 m) que j’atteins par son versant sud. Vu sous cet angle, il n’est qu’un monticule aux pentes modestes d’herbes et d’éboulis alors que son versant nord se cuirasse de deux grands dièdres parfaits et de trois éperons rectilignes tentateurs qui offrent de très belles escalades.
Le soir venu, je dors au camping de Porté-Puymorens à 6 kilomètres à vol d’oiseau de l’étang de Lanoux qui a l’apparence d’une véritable mer intérieure. Au début du siècle dernier, c’est déjà le plus grand lac naturel des Pyrénées françaises. Vers 1950, Électricité de France envisage la construction d'un barrage sur son émissaire. Pour s’assurer de la faisabilité de l’ouvrage, elle fait explorer les fonds lacustres par les plongeurs de l'équipe Cousteau : c’étaient les seuls à l'époque à pouvoir faire une reconnaissance à 40 mètres de profondeur sans se munir de lourds scaphandres. Le barrage est finalement construit entre 1957 et 1961. Il retient la plus grande étendue d’eau des Pyrénées : 2 500 mètres de long, 500 mètres de large et 93 mètres de profondeur ! Le lendemain, je rejoins cette mer frémissante et du plus beau bleu. Mais ici, contrairement à la plupart des mers, le ciel et l’eau ne se confondent pas à l’horizon car ils sont séparés par des montagnes : à l’est, le pic Carlit ; au nord, le pic de la Grave ; à l’ouest, la crête du puig Pedros que je parcours pour gravir quatre sommets : Fon Viva (2 673 m), Cortal Rosso (2 692 m), Coma d'Or (2 826 m) et Pedros (2 842 m). Toute la journée, mon regard est attiré par l’imposante silhouette du pic Carlit. Ce sommet fut gravi pour la première fois par Russell en 1864 qui y construisit un cairn monumental. Il aimait profondément cette montagne qu’il considérait comme l’un des plus beaux observatoires des Pyrénées. Un jour, alors qu’il était monté au sommet par l’étang de Lanoux, il décida de rejoindre le site des Bouillouses par le col Rouge. Mais, juste avant d’atteindre le col, il fit une glissade dont il garda un bien mauvais souvenir : « au milieu d’une glissade furibonde sur la neige, je passai tout-à-coup sur de la glace dure et polie comme de l’acier. Mon détestable bâton se brisa à l’instant, et, perdant l’équilibre, je descendis d’une cinquantaine de mètres par soubresauts et par culbutes, qui me lancèrent en bas sur un tas de cailloux. Changé en projectile, j’arrivai là comme un obus, remerciant Dieu de n’y trouver que des cailloux ; car si ce grand talus de neige très incliné avait fini sur des rochers, ou au bord d’un abîme, j’aurais été pulvérisé. Ce fût exclusivement la faute de mon bâton qui n’aurait pas dû se casser ».