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Le pic Bugatet (2 877 m) dans le massif du Néouvielle


L’ivresse des sommets

« Mon fils, explique-nous ce plaisir que tu as à aller à la montagne. Quel plaisir, toutes ces vaches avec leurs cornes aiguisées, avec leurs gros yeux qui te regardent ? Quel plaisir, toutes ces pierres ? Tu risques de tomber, alors quel plaisir ? Es-tu un mulet pour aller sur ces pierres du vertige1 ? ». Toutes ces questions, mes parents ne me les ont jamais posées. Car ils sont avant tout pyrénéens et comprennent le langage de la montagne. Ma mère est née en Béarn au pied du pic d’Anie. Mon père est né au Pays basque au pied du pic d’Orhy. Du sang pyrénéen coule donc dans mes veines. Comme le disait l’écrivain Laurence Durrell, « nous sommes les enfants de notre paysage ; et c'est lui qui nous impose notre conduite, et même nos pensées dans la mesure où elles en sont le reflet ». Je crois que mon être tout entier a été perfusé à la géographie pyrénéenne.
      Dès ma plus tendre enfance, j’ai parcouru les vallées pyrénéennes à la recherche de grands espaces de solitude, de silence et de liberté où je m’inventai une vie dans les montagnes, où je préparai mes désirs d’avenir et mes rêves qui m’amenaient tout là-haut...

      Ces rêves n’étaient pas des chimères, il fallait les arroser de pensées et "les laisser grandir, les apprivoiser comme on s’approprie une étoile nuit après nuit, dans la fidélité, si on veut un jour pouvoir la décrocher "(S.Tesson). Et puis, ce jour est arrivé : j’ai commencé à grimper ici, là et là-bas aussi. D’une vallée à l’autre, mon aventure s’est écrite au rythme des ascensions : plus je gravissais de sommets, plus mon esprit échafaudait d’autres projets d’ascensions, augmentant sans cesse leur nombre et leur diversité. Tantôt des collines verdoyantes arrondies, tantôt des pics rocheux audacieux. Il y avait bien entendu les "classiques indiscutables", les plus hauts, les plus "beaux", les plus célèbres, les plus appréciés… mais il y avait aussi les petits, les secondaires, les "rarement visités", les sauvages et bien d’autres encore…
      Pendant dix années, j’ai gravi 1 000 sommets des Pyrénées françaises, en passant chaque été près de 60 jours sur les montagnes. J’ai connu des moments où le présent se déployait en un instant parfait, j’ai assisté à des levers et couchers de soleil flamboyants, je me suis enivré de lumière, de verdure et d’azur, j’ai attendu de longues heures sous la tente, je me suis réchauffé au liquide brûlant d’un café, je me suis réjoui de la course des isards et du vol des rapaces, j’ai redouté le vent et la tempête, j’ai fait des rencontres merveilleuses et éphémères et puis surtout, j’ai aimé la vie nomade et libre dans les montagnes: c’était à la fois "un spectacle et une école".