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Après un mois d'hivernation...




30 jours dans un igloo

Construire un igloo
        Toute la journée, le glissement du traîneau sur la neige fendille le silence. Je découvre d’abord le visage hivernal du lac de Bious-Artigues dont la surface liquide d’ordinaire frémissante ou miroitante s’est solidifiée. Le lac a fermé ses paupières et dort tranquillement en attendant le retour du ciel bleu printanier qui lui redonnera ses couleurs. J’arrive ensuite près de la cabane de Cap-de-Pount. L’absence des hommes, la beauté du site et le regard dominateur de farouches éperons calcaires me font penser que c’est l’endroit idéal pour commencer en douceur ma trêve hivernale. Dans l’abri, emmitouflé dans mon duvet, je pense aux raisons qui m’ont entraînées ici : je veux aller à la rencontre de l’hiver, m’installer dans un igloo et vivre à l’extrême le froid, le silence et la solitude. Ce n’est pas une punition mais une épreuve volontaire que j’ai voulue relativement longue car je pensais qu’il fallait accumuler des jours pour se fondre à la nature sauvage, la voir dans son intimité et jouir de tout ce qu’elle a de merveilleux. Mais, je vais devoir m’armer de patience et continuer de rêver car les températures sont anormalement élevées et les montagnes qui bordent mon horizon perdent peu à peu leur parure blanche. Les isards profitent de l’aubaine pour brouter les arpents de terres déneigées. Après quelques jours d’espérance, le froid devient plus intense et enfin, de gros flocons tombent. C’est une joyeuse tempête de neige et un fait d'hiver réjouissant ! La construction de l’igloo peut commencer. Je forme des blocs et les empile après les avoir soigneusement taillés à la scie pour qu’ils jointent entre eux au mieux et que la couche suivante s’incline légèrement vers l’intérieur. Couche après couche, le dôme apparaît. Après quelques heures de travail, mon abri de neige est enfin prêt. Je ne sais pas encore à ce moment-là si mes nuits seront agréables mais j’ai déjà quelques certitudes. Ma nouvelle demeure qui ne m’a coûté que quelques heures de travail est une belle affaire écologique: rien que du naturel pour le matériau utilisé, rien que la machine du corps pour sa construction. C’est aussi une belle affaire immobilière : elle jouit de vastes horizons et le silence des voisins est garanti. Je vais demeurer là, bien au chaud, dans mon abri de glace comme un Grand Tétras ou encore une perdrix qui continuent à vivre l’hiver ensevelis sous la neige amoncelée. Eux n’ont pas de nourriture. Moi, je becte dès que j’en ai envie. C’est une grande différence: pour eux, l’hiver est une lutte ; pour moi, c’est une aventure.

Hiverner
        Tous les jours, le rituel est sensiblement le même. Tout commence par un petit temps de paresse à déguster la chaleur du duvet. Puis, je prépare mon petit-déjeuner après avoir pris connaissance de la tendance de la journée. Si dehors la tempête fait rage, je me blottis dans l’igloo, je lis et j’écris. C’est une journée studieuse entrecoupée de petites balades et de longues observations à la jumelle. Par contre, si la nature veut m’accueillir, j’enfile mes chaussures, mets ma doudoune et sors de mon abri. Rien ne me plait autant que de laisser mes pas s’imprimer dans la neige fraîche, de respirer l’air froid, de profiter pleinement des paysages blancs de l’hiver et d’observer la faune sauvage. J’ai souvent rendez-vous avec quelques vieilles connaissances parmi les isards qui sont d’un naturel peu frileux et poursuivent une vie active malgré la neige et le froid. Je les vois fréquemment autour de l’igloo ou bien immobiles sur des rochers, à prendre le soleil, la tête redressée, le regard parcourant d’un bout à l’autre les reliefs. Avec le temps et la patience, je fais de nouvelles rencontres moins régulières, plus furtives. Voir un animal est toujours une jouvence. Le reste du temps, je le consacre aux tâches quotidiennes: les principales sont d’aller chercher de l’eau et de m’alimenter. Si une bonne alimentation m’aide à lutter contre la rigueur de l’hiver, une bonne hygiène est tout aussi nécessaire. Parfois, je baisse culotte et me lave à l’eau du torrent. Mais bien que le bain m’apporte le plaisir de me sentir propre, je comprends rapidement qu’en faire une habitude quotidienne ne sera pas possible tant l’eau est glacé et l’exercice demande force mentale. Chaque fin d’après-midi, je m’occupe également de l’igloo qui n’est malheureusement pas à moi aussi longtemps qu’il me plairait de l’habiter. Si le soleil se montre trop généreux et si l’isotherme décide de prendre de l’altitude, je pourrais prendre l’eau. Alors, je le couvre d’une épaisse couche de neige que la nuit se charge de geler. Enfin, le soir venu, avec les retours de l’obscurité et de l’air vif et piquant, je m’abrite dans mon cocon de glace sous la protection d’un géant de pierre, le légendaire pic du Midi d’Ossau.

Épilogue
        Aujourd’hui, je quitte le paradis blanc où les nuits étaient si longues et les journées si belles que j’en ai oublié le temps. 30 jours se sont écoulés à respirer le silence et l’air des montagnes. Trente jours pour vivre un rêve d’enfant et pour mener une vie à la fois plus simple et plus sobre. Allégé de tout ce qui encombrait, je n’avais rien ou plutôt rien que le minimum : un abri de glace pour me protéger du froid, de la nourriture et des livres. Être dépouillé d’artifices et ne pas disposer de « tout » et « tout de suite » a du bon car j’avais l’impression de ne manquer de rien. Après quelques jours, j’ai même compris « combien il était utile de tout perdre pour retrouver l’essentiel » : le temps ! En ville, il coule entre nos mains. Il est enlevé, dérobé par les nombreuses tâches quotidiennes et l’excès de jouissance si bien que même le temps libre est finalement tout aussi occupé que le temps de travail. Aujourd’hui, je quitte le paradis blanc. Le ciel est dégagé, le froid pinçant et sec. Devant moi, des isards jouent et me montrent ce que c'est qu’être vivant. Ils font partie intégrante de la nature sauvage pyrénéenne. Quand j’étais gamin, il me semblait que cette nature était immuable et éternelle. Aujourd’hui, je suis conscient qu’elle est en danger. Pour éviter la catastrophe, il faut agir. Comment ? Je crois qu’il n’y a pas qu’une façon d’agir et qu’il y en a même autant que de rayons qu’on peut tracer à partir du centre d’un cercle. En considérant le rayon issu de ma propre expérience, je me dis qu’il faudrait peut-être « faire passer les hommes par un solide laminoir pour que leurs vieilles idées soient écrasées et anéanties » et que ce laminoir pourrait être un long séjour solitaire dans la nature. J’ai vécu un mois d’hiver à l’abri de mon igloo, sans hâte et sans le tic-tac d’une horloge pour ne pas réduire à peau de chagrin les moments libres, sans télévision et sans téléphone portable pour ne plus observer le monde à travers un écran. J’ai vécu un mois d’hiver avec les sens en éveil permanent et j’ai essayé de tout capter, de l’insignifiant au grandiose : les sommets enneigés qui étincelaient au petit matin, les nuages qui dessinaient dans le ciel des figures poétiques, la course des isards sur des abrupts rocheux, la danse des flocons déchaînés, la fantastique clarté d’un ciel scintillant d’étoiles, les ruisseaux cristallins qui bondissaient de roche en roche, le pas rapide d’un renard piteux d’avoir été surpris, les traces sur la neige qui trahissaient le passage des animaux, les branches des arbres chargées de neige qui s’inclinaient mollement vers le sol, les dernières lueurs du jour qui s’éteignaient… J’ai consommé à outrance tout ce que m’a offert la nature. C’est une consommation qui n’est pas basée sur l’achat de biens inutiles pour satisfaire à des besoins artificiels. C’est une consommation qui ne laisse aucun déchet ni aucune trace et qui permet d’être à l’écoute de la nature et de mieux connaître les animaux sauvages qui la peuplent. Et mieux les connaître, c’est aussi mieux les protéger et mieux nous protéger car la survie de la biodiversité conditionne celle de l’humanité…