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La Grande Fache (3 005 m) à l'approche du plateau de la Gole


Hola !

La Grande Fache (3 005 m) fait partie des sommets sur fréquentés en été. C’est une belle pointe audacieuse, à l’imposante stature et à la face orientale tourmentée. Sa forme élancée attire de nombreux randonneurs venus gravir un « 3 000 » facile dont la première ascension fut réalisée en 1874 par Russell.
        J’y suis monté à de nombreuses reprises. La première fois, j’étais parti de mon bivouac au Pla de la Gole. Nous étions nombreux à envisager l’ascension. Il y avait une ambiance fraternelle et au début, cela me réjouissait de voir tous ces randonneurs. Je me lançais dans un grand élan de fraternité, saluant chaque personne d’un chaleureux « bonjour ! » ou plus souvent « hola ! » car les espagnols étaient manifestement les plus nombreux. Mais les « hola ! » enthousiastes étaient vite devenus des « holala ! » lorsque les randonneurs s’étaient agglutinés autour de moi. « Mon enthousiasme s’était [rapidement] étiolé. Je finissais par me lasser et me taire, admettant que les rêves de fraternité s’accomplissaient quand même mieux dans la solitude ».
        Les autres fois, pour ne pas subir le même désagrément, je suis parté d’un bivouac que j’avais installé sur les rives du lac supérieur de la Fache, au plus près du col éponyme. Stratégie payante. J’étais souvent seul au sommet et récompensé par une vue magnifique sur un paysage muet : côté espagnol, le grand lac de Bachimana avec son île caractéristique était dominé au lointain par les cimes rocheuses des pics d’Enfer ; côté français, d’un côté le rude massif du Balaïtous avec ses aiguilles élancées et ses murailles crénelées et de l’autre, le prestigieux massif du Vignemale avec ses belles parois et ses élégantes arêtes étaient remarquables. Quand je descendais, une foule bruyante montait…


Pourquoi les Espagnols sont-ils aussi nombreux en montagne?
Au port du Marcadau, alors que je prends mon déjeuner, j’observe des colonies entières de randonneurs espagnols assez bruyants. Je les vois partout, je les entends partout et je me suis souvent demandé pourquoi ils étaient si nombreux à arpenter la chaîne. Peut-être parce que, aussi surprenant que cela puisse paraître, l’Espagne est le pays le plus montagneux d'Europe après la Suisse et que les Espagnols ont avant tout du sang montagnard ! Peut-être aussi pour des raisons historiques. Au sortir d’un demi-siècle de dictature franquiste qui a attisé les divisions du pays, il fallait des symboles forts pour ressouder la population autour d’un destin commun. Et le sport est l’un de ceux-là. Il donne l’image d’une Espagne qui gagne que ce soit en basket, en football, en tennis, en cyclisme… ou en montagne car nombreuses sont les expéditions espagnoles à travers le monde pour ouvrir de nouvelles voies et relever de nouveaux défis. L’extraterrestre du trail Kilian Jornet en est le symbole. Peut-être y a-t-il aussi des raisons plus profondes propres à tous les hommes qui voyagent ? Peut-être que les Espagnols n’aiment pas rester enfermer chez eux et préfèrent se débarrasser des toxines de la vie citadine en prenant de la hauteur ? Ou peut-être cherchent-ils tout simplement à échapper au désespoir ? Partir « n’importe où, n’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde », suggérait Baudelaire terrassé par l’Ennui.