Estaing, des sommets sauvages, une rencontre inoubliable...
Par le Gavizo-Cristail, je termine mes ascensions dans la vallée d’Arrens et je peux désormais songer aux éminences de la vallée d’Estaing. Je redescends en voiture à Arrens-Marsous, franchis le col des Bordères et rejoins les rives du lac d’Estaing où les touristes cherchent des emplacements confortables, idéalement à l’ombre et tournés vers un décor de montagnes. La belle étendue d’eau est à l’origine d’une légende bien connue des locaux. « Écoute bien, ne m’appelle jamais par un de mes noms », aurait dit une fée du lac à son amoureux, un jeune berger de la vallée. Malheureusement, un jour, dans un moment d’humeur, le berger s’oublia et lança à sa belle l’un des noms interdits. Aussitôt, elle disparut, et jamais plus il ne la revit ». Au-dessus du lac, j’avais rencontré un homme au cours de mes déambulations passées. Lui aussi allait bientôt disparaître en prononçant un mot magique… Je l’avais vu pour la première fois en 1998. Je pêchais sur les rives du lac Blanc de Bassia. Nous avions longuement discuté et nous avions sympathisé. En ce mois de septembre 2020, sur les rives du lac Long, alors que je viens tout juste de gravir le pène de l’Estradère (2 593 m) par un couloir herbeux raide puis une progression rocheuse facile, j’entends une voix qui résonne dans la montagne. Stéphane Iriberri accompagne son troupeau pour la dernière fois sur les hauteurs de la vallée d’Estaing. Il entame la dernière journée de sa dernière saison... « L’âge arrive, je prends la retraite l’an prochain. Le fils reprend tout. J’arrête, enfin pas complètement. Mais je prends la retraite ». La montagne ne résonnera plus de ses cris. Pour moi, la vallée était indissociable de ce personnage hors du commun. Son départ résonne un peu comme le tonnerre dans un ciel sans nuage.
La vallée d’Estaing a toujours été chère à mon cœur. Quand j’étais étudiant à l’université de Pau, et même bien plus tard, je venais ici en toutes saisons lorsque j’avais besoin de grand air et de solitude. J’avais une préférence pour l’automne lorsque le vent faisait craquer les branches et qu’il y avait des feuilles partout couchées sur les cailloux. J’allais tout en haut des collines regarder tout ce qu'octobre illumine. J’avais ainsi gravi quelques sommets sans rencontrer la foule de randonneurs, promeneurs et pêcheurs venus chercher le dépaysement des lacs d’altitude en été.
Au sud, la vallée rencontre la crête frontière tandis qu’à l’ouest et à l’est, elle est dominée par deux chaînons qui la séparent respectivement des vallées d’Azun et de Cauterets. Le chaînon oriental regroupe des sommets d’envergure assez réputés comme le Grand Barbat, le Monné ou encore le Cabaliros. Le chaînon occidental présente en revanche des sommets peu individualisés et peu visités. J’ai parcouru ces deux chaînons et gravi leurs sommets. Le pic de Clot Bédout (2 461 m) par un cheminement à l’arrache au-dessus du lac du Plaa-de-Prat et un pierrier sans fin. Le soum de Linsous (2 562 m) dont les pieds baignent dans les sauvages lacs de Houns de Hèche et dont la tête domine la vallée du port de la Peyre Saint-Martin. Le pic de Gisletas (2 376 m) par les lacs d’altitude du Haut-Azun : le lac du Plaa de Prat avec la toue de la Cétira ; les lacs du Liantran avec ses leitès ou réfrigérateurs naturels qu’utilisaient les bergers pour conserver le lait ; les lacs de Houns de Hèche peuplés de truites dont je m’étais maintes fois régalées ; et enfin les magnifiques lacs Blanc et Noir de Bassia. Le pic Maleshores (2 703 m) par une progression sauvage et sévère dans la combe étroite de la brèche Couyéou Troubat. Enfin, le sommet d’Et-Malh (2 417 m) au-dessus du lac du Barbat situé au cœur « d’un massif complexe et original, formé de crêtes rocheuses bien découpées et possédant de nombreuses pointes aériennes aux formes parfois audacieuses comme l’aiguille du Pilat, la crête de la Taillante ou le pic de Maleshores ».
Aujourd’hui, je gravis le Grand Barbat (2 813 m) par une combe austère à l’ombre des parois et une crête facile sous le soleil. Là-haut, sur ce sommet majeur, je découvre un panorama exceptionnel. Des esprits chagrins regrettent que tout ait déjà été exploré dans les Pyrénées et qu’il n’y ait plus de sommets vierges. Le Grand Barbat a été gravi pour la première fois le 4 septembre 1880 par le pasteur Lourde-Rocheblave et le guide Sarrettes. Peu m’importe que des centaines de pyrénéistes se soient aventurés sur la montagne depuis cette date car chaque fois que je reviens ici, l’émotion est toujours aussi violente. À la descente, je passe par le col d’Ilhéou qui ne mérite pas la plate définition du Petit Larousse : un col est la « partie déprimée d'un relief, d'une arête montagneuse, souvent utilisée pour passer d'un versant à l'autre ». Ici, on est à mille lieux d’une partie déprimée avec de vastes pâturages couverts de fleurs, occupés par les bêtes et dominés par des montagnes aux versants abrupts. Ici, c’est une autre image du bonheur… Il est où l'bonheur ? Ilhéou ? Et s’il était là, tout près, dans le pays des eaux de la vallée de Cauterets.