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"Des esprits chagrins regrettent que tout ait été exploré, qu’il n’y ait plus de blanc sur la carte. Mais il est encore des lieux où peu de monde s’aventure. Et puis, il y a une délectation des cartes, qui console en partie du malheur d’être né trop tard. Qui n’a rêvé devant une mappemonde ?"


Jamais sans une carte IGN

Le lac d’Isabe « étincelle et miroite, au milieu d’une affreuse solitude : on dirait un saphir ». Lors de sa visite, Russell avait été marqué par la géographie des lieux et le désordre des rochers : « Qu’elles sont énigmatiques ces stratifications presque circulaires, ces roches tordues et de toutes les couleurs ! Un géologue doit y perdre son latin ». Au-dessus du lac, je gravis trois sommets peu courus : le pic de la Ténèbre (2 344 m) en impose par la haute falaise calcaire de sa face orientale alors que les pics d’Isabe (2 468 m) et de la montagne d’Ourtasse (2 447 m) sont moins impressionnants. Les ascensions se font hors-sentier et exigent un bon sens de l’orientation : il n’est pas question de gambader le nez en l’air ! Je me demande bien comment avaient fait les anciens pour grimper là-haut. « Ils n’avaient ni carte au 1/25000, ni GPS et pas même un croquis. Juste quelques mots sur le bulletin. Hommage à eux. Trop facile avec nos applications VisuGPX, Basecamp, Peakfinder etc. Mérite : proche de zéro par rapport à eux. Ils n’avaient pas, non plus, météo blue, météo France, les modèles à mailles plus ou moins fines à consulter sur internet. Chapeau aux défricheurs de nos montagnes » !

      Je voyage toujours sans GPS et sans téléphone portable. Je pars avec une boussole en faisant confiance à sa fidèle aiguille aimantée et surtout avec des cartes. Ce sont mes plus précieuses alliées. Bien avant leurs ascensions, l’appropriation des sommets commence sur les cartes. J’éprouve un plaisir ineffable à lire les paysages sur le papier, à suivre les traits bleus des cours d’eau, à examiner les courbes de niveau pour trouver la forme que prend le terrain, à calculer les distances et les dénivelées cumulées à parcourir, à faire glisser mes doigts sur l’itinéraire désiré, à rêver tout simplement. Le rêve fait partie intégrante du projet. « On rêve avant de contempler, disait le célèbre philosophe Gaston Bachelard. Avant d’être un spectacle conscient, tout paysage est une expérience onirique. On ne regarde avec une passion esthétique que les paysages qu’on a d’abord vus en rêve ». Pour préparer mes escapades pyrénéennes, je me repose aussi parfois sur les récits de ceux qui sont passés par là – sans qu’il le sache, Philippe Queinnec est un précieux collaborateur – et plus rarement je m’appuie sur des photos. À force de regarder des cartes et de compulser de la documentation, le désir monte jusqu’à devenir une obsession. C’est alors le moment de partir. Il y a d’abord les préparatifs, rapidement expédiés. Il y a ensuite le trajet en voiture ou en train où je me remémore les raisons qui m’ont poussées vers la vallée que je découvre enfin. Le rêve et la réalité se rejoignent alors avec parfois quelques écarts qui sont tantôt d’heureux désaccords, tantôt de sérieuses déconvenues. Ce soir, j’installe mon campement au pied des montagnes et je sollicite les dieux pour que la météo soit clémente même si de toute évidence je préfère le mauvais temps pour les jours à venir que les mauvais jours pour les temps à venir. Vient enfin le moment béni où je passe des rêveries excitées par la carte à l’entreprise réelle : « y’a plus qu’à ! ».
      Dès ma plus tendre enfance, j’ai parcouru les vallées pyrénéennes à la recherche de grands espaces de solitude, de silence et de liberté où je m’inventai une vie dans les montagnes, où je préparai mes désirs d’avenir et mes rêves qui m’amenaient tout là-haut...