Un monde hostile?
L’année suivante, j’entre dans les Pyrénées-Orientales par Canet-en-Roussillon. La deuxième plus grande ville du département se trouve au bord de la mer Méditerranée, à l’embouchure de la Têt. Ce fleuve, long de 115,8 kilomètres, traverse le Ribéral avant de rejoindre la belle bleue. Riberal qui signifie « irrigué » désigne les terres fertiles arrosées par le cours d’eau par opposition aux Aspres qui sont les terres arides. Île-sur-Têt en est la principale commune : elle abrite une architecture riche avec quelques monuments historiques classés comme l'église Saint-Étienne, l’hospice Saint-Jacques ou le monastère Saint-Clément de Reglell. Mais les monuments les plus remarquables de la zone sont ceux taillés par le vent et l’érosion : ce sont de grandes colonnes naturelles faites de roches friables, parfois couvertes d’une roche plus dure ayant été épargné par les sculpteurs de la nature. Elles forment le paysage étonnant des Orgues d’Île-sur-Têt. Au-delà de ces spectaculaires « cheminées de fée », je longe la rive méridionale du lac de la Vinça et une partie de la spectaculaire voie ferrée du petit train jaune de Cerdagne. Je traverse Prades, ancienne cité fortifiée fondée au IXe siècle et élégant village avec ses façades décorées, ses fontaines sculptées, ses oratoires et ses anciens lavoirs. Je visite Villefranche-de-Conflent entouré par une enceinte fortifiée et dont les rues ont conservé leur caractère médiéval. Puis j’atteins le village de Thuès-Entre-Valls. C’est là que la rivière de la Carança se jette dans le fleuve de la Têt. Dans la partie basse de son parcours, elle traverse les gorges de la Carança où l’eau a creusé des failles étroites et des murailles verticales, hautes et lugubres. Un sentier aménagé les visite en empruntant des échelles en fer, des passerelles et des vires aériennes équipées de câbles. Au-dessus des gorges, je découvre la large vallée de la Carança où commence la haute montagne. Pour en profiter pleinement, j’y reste plusieurs jours et j’établis mon camp de base au refuge de la Carança. Cet ancien abri pastoral est devenu un refuge rustique « à l'ancienne », loin du bruit et de la foule. Il y a de quoi manger, une rivière pour se laver, du silence et de l’espace. Que demander de plus ?
Le premier jour, je monte vers l’est et le col de Pal par une forêt ombragée et odorante puis je parcours une large crête dénudée avant de gravir deux imposants sommets – Serre Gallinière (2 663 m) et Dona (2 702 m) – qui s’ouvrent sur les Pyrénées catalanes qu’elles soient françaises ou espagnoles. Le deuxième jour, je remonte la vallée vers le sud par un superbe chapelet de lacs jusqu’à l’estany Negre avant de gravir les pics supérieur (2 826 m) et inférieur (2 821 m) de la Vache. Le troisième jour, je monte sur le Gallinas (2 624 m) qui domine le refuge au nord. J’ai parcouru tous ces sommets avant que le flot des premiers estivants s’écoule dans ce vallon d’altitude. Là-haut, j’étais seul, suspendu sur la cime des rochers. Quel apaisement, quel réconfort et surtout quel contraste ! Il y a quelques jours, je vivais encore dans le monde normal si le mot peut s’employer ainsi : c’est un monde urbain soi-disant humanisé, civilisé. Maintenant, je vis dans un monde montagnard : c’est un monde naturel, soi-disant inhumain, sauvage. Un monde hostile, disent parfois les journalistes. Ici, je n’ai pas accès à toutes les distractions estampillées de civilisation que le monde urbain pourrait m’offrir. En revanche, ici, je peux savourer le grand air, l’espace et la tranquillité que le monde urbain ne peut plus m’offrir.