Mort de l'ourse Cannelle, la blessure des Pyrénées
Le 1er novembre 2004, au col de Bendous en vallée d'Aspe, des chasseurs ont tué l’ourse brune dénommée Cannelle lors d'une battue au sanglier maintenue malgré la présence annoncée du plantigrade dans le secteur. Pan ! Pan ! Cannelle s’est effondrée et a laissé orphelin Cannellito. Avant de plonger dans une longue hivernation, les deux ours se régalaient des dernières offrandes de la nature. Des hommes les avaient repérés et avaient informé les chasseurs de leur présence afin qu’ils évitent la zone. Mais ces derniers croyaient tout savoir mieux que les autres. Alors, en conquérants fulgurants, ils sont venus, ils ont vu et ils ont tué. Le lendemain, la carcasse de Cannelle était hélitreuillée, au fond d’un filet rouge. Rouge sang. Les journaux titraient : « Disparition tragique de la dernière ourse de souche pyrénéenne ».
Phrase choc pour sensibiliser le public car il n’y a pas de « race » pyrénéenne. « Les ours pyrénéens autochtones étaient des ours bruns de la lignée génétique de ceux du sud de l’Europe (cordillère cantabrique en Espagne, Abruzzes en Italie ou Alpes dinariques en Slovénie et en Croatie). Ils appartenaient à une même population1 », affirme Gérard Caussimont, naturaliste et spécialiste de l’ours. Il précise également que la relation entre l’homme et l’ours a toujours été compliquée. Dans les Pyrénées, « certains l’appelaient “le monsieur”, d’autres “le va-nu-pieds”, deux surnoms qui montrent l’ambivalence des hommes à l’égard de l’espèce : d’un côté, la fierté de partager leur terre avec un seigneur aux allures si humaines et, d’un autre, la haine de voir parfois cet animal faire des brebis et des veaux son repas de gala !2 ». La haine a fini par l’emporter lorsque l’homme fut autorisé à chasser le plantigrade. Le tueur était un véritable héros. Il percevait des primes et allait de vallée en vallée pour exhiber sous les acclamations la bête tuée. Il vendait la tête et les pattes comme trophées, la chair pour en faire du pâté. Il clouait la peau sur le mur de sa maison.
Les Pyrénées abritaient 150 individus vers 1900, à peine 70 en 1954. Peu à peu, toutes les vallées se sont vidées. Devant cette disparition programmée, l’État a décrété l’interdiction de la chasse en 1962. Malgré cette mesure, la population des ursidés a continué de baisser et en 1990, l’ensemble de la chaîne pyrénéenne n’abritait plus que 6 ou 7 individus : parmi eux, Cannelle et Cannellito. Puis sont arrivés Giva, Zyva, Melba, Pyros… Ces ours et ces ourses ont quitté leur Slovénie natale et se sont intégrés à leur nouvel environnement pyrénéen : ils ont appris, ils se sont adaptés et ils se sont reproduits. Dans les années qui ont suivi les réintroductions, des hommes ont continué à déranger les bêtes, les refouler, les traquer et même les empoisonner. Au cours de l’année 2020, trois ours ont été tués. Ils s’appelaient Cachou, Gribouille et Sarousse. En 2024, la population pyrénéenne est évaluée à 104 individus, avec un intervalle de crédibilité compris entre 97 et 123 individus.
1 Gérard Caussimont, Pourquoi la réintroduction de l’ours est-elle si difficile ? Monhélios
2 Inspiré de l’émission Affaires sensibles : « L'ourse Cannelle : mort d'un fossile » présentée sur France Inter par Fabrice Drouelle et diffusée le 7 décembre 2020