Café et Carpates...
Le soir venu, je m’installe sur les rives du lac d’Ansabe. La nuit est claire et transparente inondée de la clarté de la lune. Au petit matin, je profite du spectacle des deux fantastiques aiguilles qui jouent à front renversé sur les eaux du lac puis je m’en vais gravir le pic de la Chourique (2 084 m). Il n’a pas l’allure et la réputation de ses voisins. Pourtant, il mérite une visite pour le parcours de son agréable crête herbeuse sur la frontière et pour les vues qu’il offre depuis son sommet. Muni de jumelles, j’examine à l’est la crête rocheuse s’étirant du pic du Lac de la Chourique proche de la frontière au pic Pouré de Lamary qui domine superbement le gave d’Ansabère et le pont Lamary. Entre ces deux sommets, émerge discrètement le pic de la Leurt (1 960 m). De retour au lac, je gravis cette montagne par une ascension amusante où la voie n’est pas tracée. Là-haut, silence et beauté. Je contemple. Puis je me perds dans mes pensées : mon esprit vogue comme une brindille de bois mort qui descend une rivière à la surface de l’eau. Je laisse un message sur le cairn sommital. Celui qui le lira saura quelles étaient mes pensées à ce moment-là…
Le soir, à l’approche du pont Lamary, des nuages noirs menacent de s’écrouler et il commence à pleuvoir au moment où je m’apprête à planter la tente. J’éructe une bordée de jurons à la pluie qui s’en moque et redouble d’intensité. Au petit matin, il pleut toujours : je prends un premier café au petit-déjeuner ; je prends un deuxième café en attendant que la pluie cesse ; au troisième café, il pleut toujours ! Je sors de la tente. Le ciel est couleur café. Je rentre à nouveau dans la tente et reste dans l’attente… Et puis je me dis qu’il vaut mieux qu’il pleuve aujourd’hui plutôt qu’un jour où il fait beau ! Et je décide de voyager en restant immobile dans mon abri. Mon voyage me porte vers l’est de l’Europe. Je commence la lecture du livre de Lodewijk Allaert. Avec sa compagne Kristel, il a traversé les Carpates. Cette chaîne de montagnes me titille depuis des années. Ma première immersion dans ses paysages est donc littéraire. L’auteur décrit son itinérance comme un chemin de rencontres où il croise toutes sortes d’âmes – bergers baroques, cueilleurs de myrtilles, paysans hors du temps, Tsiganes venus se ressourcer loin de la fureur des villes… – et un chemin d’émerveillement où « chaque couleur, chaque sensation est un saisissement ». Son expérience dans les Carpates devient une émotion pure comme l’est finalement mon expérience dans les Pyrénées.