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L’arrivée au sommet d’une montagne n’est pas garantie par contrat : souvent, ça passe ; parfois, ça coince !

Aujourd’hui, je monte dans le vent pyrénéen sur les pentes du mythique massif du Vignemale. J’avance lentement et après deux heures de marche, j’atteins les grottes Bellevue et leur tout nouveau cadran solaire. Ces grottes sont l’œuvre du « fou du Vignemale » aussi qualifié de « Whymper des Pyrénées » avec sa trentaine de premières ascensions ou encore de « Chateaubriand des Pyrénées » après la publication de ses Souvenirs d'un montagnard. Ce personnage hors du commun – dont j’ai déjà cité quelques passages de son célèbre livre – est le comte Henry Russell. Il avait un amour immodéré pour le Vignemale qu'il gravit à 33 reprises. Et en 1889, il parvint à louer les 200 hectares du sommet pour une durée de 99 ans : là-haut, il fit percer 7 grottes dont la grotte Paradis, 15 mètres sous le sommet, où il s’installa. Il organisait des fêtes, les dames montaient en crinoline, du punch était offert sur des tapis persans étalés sur le glacier d’Ossoue.
        Je me dirige vers la branche méridionale de la crête qui encadre le plateau supérieur du glacier. Elle est rehaussée par plusieurs sommets bien individualisés qui présentent de belles parois en face nord : le Montferrat417 (3 219 m), le pic Central et le pic Cerbillona. Je m’approche de la crête en parcourant un terrain mouvementé en-dessous du front du glacier sur des roches polies et torturées par l’érosion. Les rares langues de neige s’évitent facilement. J’atteins ensuite une tourelle et je m’élève sur le fil de la crête vers l’ouest : un court passage aérien, quelques pas d’escalade pour franchir une cassure, une rampe rocheuse très inclinée et enfin des éboulis me mènent au sommet du Montferrat. Ma première intention était de continuer sur la crête jusqu’au col de Lady Lister ainsi nommé pour rendre hommage à Anne Lister qui fut la première femme à conquérir officiellement le Vignemale en 1838. Je souhaitais y installer mon bivouac pour « assister, envoûté, subjugué, au coucher de soleil, dans un fantastique ballet de nuages et de lueurs fulgurantes de l’astre incandescent » comme le promettait Jacques Jolfre. Malheureusement aujourd’hui, le brouillard a avalé le monde et je ne vois rien. Ce n’est pas un brouillard agité dont les incessants va-et-vient auraient pu dévoiler par moments le cheminement à suivre. C’est un brouillard immobile. Un brouillard épais. Que faire en pareilles circonstances ? Continuer ? Ce serait contraire à tous les principes de sécurité même muni de ma boussole et de sa fidèle aiguille aimantée. Rester-là et espérer que le brouillard soit aspiré par le soleil à mesure que monte la chaleur ? C’est l’option la plus raisonnable. J’attends un peu puis je n’attends plus car j’ai trop froid. Je redescends et installe mon bivouac sur le grand fleuve de glace en forte récession. En un siècle, il a perdu plus de la moitié de sa superficie passant d’une centaine d’hectares à moins d’une cinquantaine. Il est désormais en fin de vie : je passe mon après-midi à l’entendre gémir, craquer et parfois gronder lorsque quelques blocs s’en détachent.

Le lendemain, je me dirige vers la branche septentrionale de la crête qui encadre le plateau supérieur du glacier. Elle porte de grands pics pyrénéens : ce sont le Petit Vignemale, la pointe Chausenque, le Piton Carré et bien-sûr la Pique Longue (3 298 m) que je gravis en remontant le glacier qui blanchit un peu avec l’altitude. Le brouillard s’installe à nouveau. Je dois me résoudre à redescendre alors que je n’ai enfilé que deux perles dans le collier de « 3 000 » qui m’entoure. Il y a deux jours, j’étais parti débordant d’énergie, persuadé d’atteindre mes objectifs. Je suis très déçu. Dans ce monde exclusivement de roches et de glace, je finis par m’agripper à quelques branches de réconfort. Je me rappelle ce que je savais déjà mais que j’avais momentanément effacé de ma mémoire : l’arrivée au sommet d’une montagne n’est pas garantie par contrat. Et finalement, c’est bien mieux ainsi : souvent, ça passe ; parfois, ça coince !