Autour du lac Bleu
En entrant dans la vallée de Campan par Bagnères-de-Bigorre, on remarque une montagne bicéphale dont les sommets, simples éminences, dominent la ville au sud. Ce sont le Petit Monné (1 172 m) et le Monné (1 259 m). J’ouvre ma carte. Entre les lignes en courbe de niveau et les ombres portées qui donnent à la surface du relief, entre les symboles des couleurs et le réseau des hachures qui précisent les étages de végétation, entre les dépressions et les cours d’eau, un trait rouge. C’est une invitation à aller découvrir ces montagnes. Le vallon du Salut, lieu de rencontre de toutes les populations de Bagnères-de-Bigorre depuis le XVIIIe siècle, s’impose comme le point de départ. Je m’y rends. Près du musée du Marbre qui occupe les anciens thermes, un bon sentier grimpe dans la forêt, parcourt des pelouses couvertes de bruyères avant de traverser une belle hêtraie et atteindre les fameux belvédères. J’y parviens en fin d’après-midi alors que le soleil termine sa course à l’ouest. La lumière est limpide et la vallée de Campan déploie tous ses charmes.
Il y a une vingtaine d’années, quand je préparais ma thèse de doctorat à l’université de Pau, je venais régulièrement dans cette vallée : « c’est un lieu de délice, le plus beau pays de France » avait dit un jour Baudelaire. J’en avais même entendu parler alors que je travaillais au laboratoire : un responsable des ressources humaines d’un institut de recherche basé à Orléans m’avait contacté pour me proposer un poste. Rapidement, la montagne était devenue le sujet principal de la conversation et la personne au bout du fil – un pêcheur ! – m’avait raconté ses nombreuses escapades vers le lac Bleu. Je connaissais le site.
La première fois que je m’y étais rendu, c’était aussi pour pêcher. Ce jour-là (c’était le 11 août 1999), la lune avait occulté l’image du soleil depuis la Terre. L’éclipse avait été totale et la nuit « visible » en plein jour pendant 2 minutes et 23 secondes. C’est sans doute l'une des éclipses totales ayant eu le plus grand nombre d'observateurs de toute l'Histoire. Et les truites semblaient plus intéressées par ce phénomène astronomique que par les vers qui pendaient au bout de mon hameçon. Le soir venu, j’avais dû me contenter d’une boîte de maquereaux.
La deuxième fois que je m’étais rendu au lac Bleu, le brouillard avait avalé le monde. J’étais resté quelques heures au bord de l’étendue d’eau sans la voir, à espérer que la brume soit aspirée par le soleil. En vain.
Les fois suivantes, j’avais pu gravir quelques sommets. Un jour, j’avais réalisé une boucle qui représente un condensé assez fidèle de presque tout ce que l’on peut trouver en montagne. Une végétation abondante avec des forêts où les hêtres et les sapins prédominent. Des pelouses d’altitude où s’épanouissent des fleurs aux couleurs chatoyantes. De tumultueux torrents – le Lhécou et l’Adour de Lesponne – où bondissent de puissantes cascades. Un col et un sommet – le pic de Bizourtère (2 311 m) – avec des horizons enchanteurs. Toute une activité pastorale avec des troupeaux, des cabanes et des bergers. Et bien sûr, des étendues d’eau – le lac d’Ourrec et le lac Bleu – dont les couleurs et le cadre montagnard hypnotisent les randonneurs ! J’étais revenu un autre jour sur les rives du lac Bleu pour gravir le pène det Pouri (2 587 m) au nom peu attrayant. J’étais monté par la rafraîchissante vallée du lac Bleu et le vallon des cabanes de la Thoue. Une fois là-haut, d’autres ascensions surprises étaient apparues pour prolonger le plaisir : le pic d’Ourdégon (2 436 m) en feintant par le nord une arête exposée et le soum de Moutarra (2 452 m) par une ligne évidente. Lors de ma dernière visite, je m’étais éloigné des sentiers balisés pour m’élever sur le pic Merlheu (2 636 m) par sa puissante crête occidentale. Cette montagne qui présente des falaises impressionnantes sur sa face nord au-dessus du lac de Peyrelade fait partie d’un chaînon qui s’étire à l’est vers le pic du Midi de Bigorre. « Par rapport à l’illustre cime, le panorama que l’on y découvre perd certes une étoile (ce qui en laisse encore quatre !). Mais on y gagne une vue voluptueuse sur le bassin du lac Bleu et la tranquillité que l’on ne peut guère trouver sur Disneyland-d’en haut1 ». Au-delà du pic, j’avais traversé la crête vers l’est : elle devenait plus escarpée jusqu’à l’Esquio d’Asou (2 600 m) puis franchement plus aérienne jusqu’au pic Crémat (2 630 m). Sur tout le parcours, je distinguais nettement les grands sommets rocheux comme le pic Long, le Vignemale ou le Balaïtous mais aussi les collines vertes toute en rondeur qui s’étalaient autour du Montaigu (2 339 m).