Ascension d'un mythe
Aujourd’hui, j’ai rendez-vous avec un mythe : le Balaïtous (3 144 m). Depuis ma plus tendre enfance, les récits de ses ascensions m’ont toujours plongé dans des rêveries immenses et inaccessibles. Si beaucoup de rêveries restent mortes, certaines s’ancrent dans le corps adulte et finissent par devenir une obsession, une obsession par la pensée, par les photos, par les récits, par tout, une obsession qui ne mollit pas. Adolescent, je ne me sentais pas suffisamment armer pour affronter la montagne seul. Peut-être avais-je lu trop de récits d’ascensions par des voies scabreuses de ce « monstre fait d’obélisques disloqués et chancelants » ? Peut-être avais-je inconsciemment peur de la réputation de ce pic que Russell lui-même désignait comme le Cervin des Pyrénées ?
J’ai quand-même continué à y croire, et une opportunité s’est présentée, dans un désordre constructif que le hasard a sorti du chapeau. On a tous rendez-vous avec l’histoire, son histoire, à condition de la provoquer : c’est ce que Jean-Louis Étienne appelle le « hasard organisé ». « Hasard, on le comprend, mais organisé ? Cela signifie que la rencontre ne peut exister que dans la mesure où l’on est préparé à la recevoir : un désir, une idée, un projet, une antenne sortie qui va capter et saisir l’opportunité. Si on est prêt à lui emboîter le pas, la vie fait l’autre moitié du chemin pour soi ». Par hasard, j’ai rencontré les bonnes personnes. Ma tante travaillait à l’hôpital de Pau, connaissait ma fascination pour le Canada – je suis attiré par la démesure de ses immenses montagnes, plaines et forêts où éclosent partout des lacs – et m’a présenté à un groupe de soignants qui organisait régulièrement des séjours dans la nature et envisageait de se perdre dans une pourvoirie isolée au Canada ! Elle m’a présenté au groupe. Pour préparer le voyage, deux sorties étaient prévues. La première se fit dans un restaurant de Pau réputé pour sa garbure béarnaise. Je me souviens que la soupe était bonne mais surtout que la conversation était agréable. Tous les membres du groupe parlaient de leurs villages béarnais – la plupart d’entre eux vivaient en vallée d’Aspe – détaillaient des souvenirs d’enfance, regrettaient que leurs propres enfants aient succombé à l’appel de la ville et racontaient quelques souvenirs de leurs nombreux voyages. Je n’avais aucune expérience et pas grand-chose à dire. J’étais le plus jeune du groupe.
Ce statut me donna un privilège : je devais choisir le lieu de la deuxième sortie. C’était une sortie en montagne. J’étais gêné. Ils insistaient. Un mot surgit alors de ma réflexion hésitante : Balaïtous ! À peine annoncé, mon souhait était validé. Quelques semaines plus tard, nous nous retrouvions avec cet objectif commun. La neige était encore abondante. La voie choisie était celle de l’est par le glacier de las Néous. C’était à ce moment-là la voie « normale » : elle avait été empruntée pour la première fois par le fameux guide Orteig mais nul ne sait s’il est vraiment arrivé au sommet. C’est une course de niveau modeste dont il n’y a pas lieu de se vanter mais j’étais très excité à l’idée de la réaliser. Je me souviens que le jour de l’ascension, j’étais bardé de pied en cap de la panoplie d’alpiniste : ça faisait sérieux ! Je me souviens aussi que nous étions très nombreux sur la voie. Comme toutes les grandes voies normales, elle souffrait d’être parcourue par de véritables « colonnes processionnaires » où chaque cordée talonnait la précédente. Au sommet, il y avait foule et la visibilité était nulle… Pourtant, j’étais heureux.
Après cette première expérience, le voile est tombé : éclipse totale de vingt-cinq ans ! Et vingt-cinq ans plus tard, je repars avec l’envie de me frotter à nouveau à cette montagne au caractère alpin indéniable. Je me rends au refuge de Larribet. Autour de la célèbre bâtisse, les pionniers ont laissé leur nom sur les crêtes fortement découpées, les brèches profondes ou encore les aiguilles qui forment le massif complexe du Balaïtous : le cap Peytier-Hossard, le boulevard Packe, la vire Beraldi, la cheminée Charles-Edouard, l'aiguille Cadier, la tour George Cadier, la crête Packe-Russell… Ces noms donnent à ces lieux une certaine magie. La première ascension du Balaïtous date de 1825 lorsque les deux géodésiens Peytier et Hossard ont gravi la montagne alors qu’ils avaient pour mission de tracer les premières cartes de la région. Leur ascension est passée totalement inaperçue si bien que des années plus tard, nombreux étaient encore les pyrénéistes à rêver d’une « première ». Et lorsque le célèbre alpiniste et pyrénéiste anglais Charles Packe atteignit le sommet en 1864 après avoir longtemps louvoyé entre les crêtes et les précipices, quelle ne fut pas sa surprise d’y trouver une tourelle et les vestiges d’un campement ! C’est l’homme de lettres et éditeur Henri Beraldi qui perça le mystère et sortit les géodésiens de l’anonymat. La même année, huit jours après l’ascension de Packe, Russell gravit la montagne par sa crête occidentale : « Nos pieds nous servent à peine ; au bord de nos semelles, s’ouvrent le vide et l’éternité (…). On ne peut rien escalader de plus vertigineux, à moins d’être un lézard » ! Plus tard, au début du XXe siècle, les frères Cadier se prirent d’une passion sans retenue pour ce sévère massif et explorèrent ses moindres recoins.
Je réalise l’ascension du pic à l’allure austère et féroce par la voie dite de la Grande Diagonale qui est la voie normale depuis le net recul du glacier de las Neous. J’évite ainsi les nœuds de précipices et les effroyables chaos d’aiguilles dont parle Russell. Lorsque j’arrive en haut de la montagne, tout le monde sourit. Il faut une bonne raison pour sourire. L’ascension du mythique Balaïtous en est une. Là-haut, on est écrasé de magnificences, soûl de beautés minérales, on ne sait plus où donner de la tête. Autour du sommet matérialisé par une stèle à la mémoire de Georges Ledormeur, la vue panoramique à 360° est incroyable : le Gabizos au nord, le Palas et le Lurien à l’ouest-nord-ouest, le pic du Midi d’Ossau et l’Arriel à l’ouest, l’ensemble Collorada-Telera au sud-ouest, l’Infierno au sud-sud-est, la Grande Fache, le Cambalès, le Vignemale et le Mont-Perdu au sud-est, le massif du Barbat et le pic du Midi de Bigorre à l’est-nord-est... « En Espagne, les montagnes de Sallent, de Canfranc et de Panticosa ressemblent à d’énormes crocodiles endormis au soleil : leurs glaciers flamboient comme de l’or en fusion, et plus au sud, des milliers d’humbles collines fuient en moutonnant sur l’horizon caniculaire et vaporeux de l’Aragon ». Je quitte presque à regret le sommet et son horizon illimité.
Sur le chemin du retour, par une très belle après-midi d’été où le ciel n’en finit pas d’être incroyable, je gravis le Batcrabère (2 767 m) qui n’a jamais été dans le vent car il se fait voler la vedette par ses célèbres voisins – le Palas et le Balaïtous – qui le toisent. J’y monte quand-même en ayant à l’esprit cette pensée de Gustave Thibon : « être dans le vent est une ambition de feuille morte ». J’en redescends par le port du Lavedan.