Arrémoulit et les frères Abalakov...
Je remonte le joli vallon d’Arrious sur d’immenses pâturages pleins de fleurs jusqu’au col d’Arrious posé sur une crête mamelonnée et herbeuse. « D’ici, on voit au sud-sud-est deux pics pointant parallèlement vers l’est, l’un derrière l’autre, comme les oreilles d’un cheval effrayé : la plus au sud de ces deux pointes est la vraie cime du pic d’Arriel ». Plus haut, au col frontalier de Sobe, je laisse momentanément le fier Arriel pour filer au sud-ouest et remonter la face orientale du pic de Sobe (2 624 m), assez raide mais sans difficulté. Sur ce sommet à la tête de plusieurs arêtes bien découpées, je bénéficie de vues originales sur les grands sommets ossalois que sont le Lurien, le pic du Midi d’Ossau et l’Arriel qui paraît si proche que j’ai l’impression de pouvoir le toucher. Je veux m’y rendre. Mais, dans la matinée, les nuages que j’ai feint d’ignorer se sont amoncelés pour former une couverture menaçante. Le temps est en train de virer. Bientôt, la pluie s’abat sur ma tête. Comment la qualifier ? Tous les adjectifs font piètre figure devant ce déluge : il pleut à seaux, à torrents, à verse… D’un coup d’un seul, le vent devient glacial. Le froid rampe insidieusement dans mon corps. L’humidité finit de me frigorifier. Tout peut changer très vite en montagne ! Je ne prends même pas le temps de m’arrêter au col d’Arrious tant les conditions climatiques sont détestables et je file vers le refuge d’Arrémoulit en évitant le passage d’Orteig assez dangereux lorsque la roche est glissante. Je trouve sur le sentier des randonneurs qui viennent du lac d’Artouste. Ils ont emprunté le fameux Petit Train d’Artouste qui longe à flanc la longue vallée de Soussouéou et ses calcaires étonnamment plissés. Nous arrivons tous ensemble au refuge. Ce petit havre de paix au milieu de la tempête est la promesse d’un repas chaud, d’un toit pour la nuit et de vêtements secs pour le lendemain.
Autour du refuge, il y a des lacs de toute beauté et des sommets prestigieux : pointe de la Lie, pic Palas et pic d’Arriel m’attendent… Malheureusement, de violents orages ont frappé la montagne toute la nuit et ce matin, les gros nuages noirs et sinistres comme en novembre qui s’amoncellent au-dessus du bassin lacustre ne laissent rien présager de bon. Ténébreux ! C'est l'adjectif qui me vient à la pensée en voyant le ciel.
Je bois des cafés, je discute avec quelques randonneurs puis j’attends patiemment dans le refuge douillet en m’évadant en Asie centrale grâce aux aventures des « Alpinistes de Staline » relatées par Cédric Gras. L’auteur retrace la vie des frères Abalakov, deux légendes de l’alpinisme russe. Ces deux orphelins sibériens ont exploré les plus hauts massifs de l’URSS jusqu’à gravir en 1936 le vertigineux pic Khan Tengri dont la cime pyramidale toise de ses 7 000 mètres le gigantesque massif des Tian Shan, ces « monts célestes » partageant Turkestans soviétique et chinois. « Cette expédition est une échappée spectaculaire entre copains, une grimpe totalement gratuite à l’ère de l’alpinisme utile, un sursis avant la Terreur. Je la vois comme un dernier souffle de liberté dans les vents noirs du stalinisme. Plus que l’élévation des masses, l’altitude était la raison d’être des frères Abalakov » qui possédaient ce soupçon de désinvolture propre aux affranchis. Le soir, je m’endors alors que les deux cordées de l’expédition se perdent dans un labyrinthe de séracs et de crevasses. Je me réveille vers cinq heures. Les montagnes pyrénéennes sont encore plongées dans la pénombre. Celles de l’Asie centrale sont déjà éclairées par le soleil. Les frères Abalakov y sont confrontés à des conditions climatiques extrêmes. Ils parviennent quand-même à prendre pied sur l’abrupte arête finale faite de rocs et de glace. Quelques heures plus tard, les deux cordées se dressent sur la coupole blanche du sommet ! Au même moment, dans le bassin d’Arrémoulit, le soleil pointe son nez. Je sors de la tente. Généreux ! C'est l'adjectif qui me vient à la pensée en voyant le ciel. Je pars escalader la pointe escarpée de la Lie (2 673 m) qui se dresse fièrement au-dessus du lac d’Artouste dans un cadre sévère. Ce pic semble avoir été ciselé par un orfèvre de talent. Je réussis sa rude ascension en franchissant une brèche, en contournant un premier ressaut par un couloir à droite puis un deuxième par une diagonale évidente qui conduit au sommet.
Les jours suivants, je gravis d’abord l’élégant pic d’Arriel (2 824 m) et son petit-frère, le Petit pic d’Arriel (2 683 m) qui m’ont échappé quelques jours plus tôt. J’emprunte le célèbre passage d’Orteig dans une « roche dépenaillée dégringolant dans le vide » avant d’atteindre les cols de Sobe et d’Arriel puis de remonter l’arête septentrionale du pic. Là-haut, la vue est de toute beauté sur les hauts sommets du « fier ouest » pyrénéen et sur les lacs d’Arrémoulit et d’Artouste.
Je m’attaque ensuite au pic Palas (2 974 m) qui compte parmi les plus grands pics des Pyrénées même s’il n’atteint pas les fatidiques « 3 000 m ». C’est un sommet essentiellement granitique qui a été érodé par trois glaciers de cirque. S’ils ont aujourd’hui disparu, ces glaciers ont profondément marqué la montagne en la ceinturant de lacs – les lacs d'Arriel, d'Arrémoulit, d'Artouste et de Batcrabère – et en lui donnant son aspect tentaculaire avec ses trois puissantes arêtes finement découpées. Je réalise l’ascension par la brèche des Géodésiens ainsi désignée pour rendre hommage aux ingénieurs géographes et géodésiens Peytier et Hossard qui furent les premiers à gravir cette montagne en 1825. Au-delà de la brèche, je remonte l’arête du pic sur le fil, contourne une pointe rocheuse, retrouve l'arête, franchis une brèche, évite de grands blocs par un couloir puis escalade la crête disloquée jusqu'au sommet. La vue est grandiose et le spectacle étonnant car la plupart des montagnes alentours sont ramenées à des dimensions plus modestes par l’élévation de ma position. Cette position dominante ne doit pas me faire oublier cette célèbre maxime de Montaigne : « Au plus élevé trône du monde, nous ne sommes assis que sur notre cul ! ».
Je quitte Arrémoulit et « il m’a semblé en quittant [ce lieu] que je quittais un pays enchanté » (George Sand).