Patrick Espel








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Portrait de Jean Arlaud

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Les Gourgs-Blancs où il s'est tué

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Le refuge qui porte son nom


1 Georges Goubert, Un grand pyrénéiste Jean Arlaud, Éditions Privat, 1939.


Jean Arlaud


        Au petit matin, je repars débordant d’énergie : je suis pressé d’atteindre le vaste plateau de la Tusse de Montarqué (2 889 m) car je veux mettre en boîte par quelques clics-clacs photographiques les paysages à la lumière naissante de l’aube. La situation géographique de la Tusse en plein centre du cirque du Portillon offre aux randonneurs qui la gravissent une vue sur la ligne d’horizon phénoménale sur tout un ensemble de pics admirables avec leurs grandes parois noires et grises. Il y a notamment treize sommets à plus de 3 000 mètres !
        Relativement satisfait de mes photos, de mes plans larges sur des horizons infinis et de mes zooms sur des détails rocheux, je quitte ce magnifique belvédère pour descendre vers le lac du Portillon où se trouve le refuge Jean Arlaud, du nom du célèbre pyrénéiste qui trouva la mort sur le pic des Gourgs Blancs, le 24 juillet 1938, à l’âge de 42 ans. Ce savoyard avait découvert les Pyrénées lors de ses études de médecine à Toulouse. À 17 ans, il intégra le CAF de Luchon et à peine un an plus tard, il réalisa la première ascension de la Dent d’Orlu. Au lendemain de la première guerre mondiale, il obtint une thèse de doctorat en médecine physique et sportive, réalisa un grand nombre de premières et s’impliqua activement dans le développement du ski en prenant la présidence de la Fédération pyrénéenne de ski. En 1936, pour ses 40 ans, il participa en tant que médecin à la première expédition française en Himalaya, dans le massif du Karakorum. Il se préparait pour une deuxième expédition lorsqu’il se tua sur la crête des Gourgs-Blancs. René Prada fut le témoin de cette tragédie : « Le samedi 23 juillet au soir, Jean Arlaud, Georges Camps et moi-même étions au refuge de Caillaouas. Une pluie froide et fine n’avait cessé de nous accompagner depuis la vallée. Rien ne nous laissait prévoir le temps radieux qui nous permettrait le dimanche d’aborder, à 9 heures du matin, la face nord-ouest du pic de Saint-Saud. C’était une des premières sorties de la saison de Jean, sinon la première, et, se hissant de prise en prise, il chantait, heureux de retrouver sous sa main de montagnard la roche pyrénéenne. La montée fut plutôt facile, rendue à peine délicate par un calcaire aux blocs souvent branlants, et Arlaud concluait en arrivant au sommet : “Course sans histoire en somme, mais il n’est pas trop tôt de retrouver le bon granit”. Quelle ironie… Un léger casse-croûte nous réunit tous trois auprès d’un mince filet d’eau glacée ; le ciel était d’une pureté admirable, nous ne détachions pas nos yeux d’un horizon unique. Jean murmura : “le col Jean Arlaud”, et son doigt montrait la masse des Posets, énorme, juste en face. Trente minutes après, nous cheminions en direction des Gourgs Blancs. La crête, large au départ comme un boulevard se resserra ; ce fut bientôt une crête hérissée de gendarmes, sans difficulté d’ailleurs, qu’Arlaud avait même parcourue seul l’année passée et qu’il conseilla d’éviter en passant versant espagnol. Et soudain, ce fut la chute, la chute brutale, inattendue, qui nous laissa Camps et moi pétrifiés, anéantis. Nous avions quitté le fil de l’arête depuis une dizaine de minutes ; Jean me précédait de deux mètres à peine ; une vire se présenta, face au rocher, il s’engagea, s’agrippa à la prise évidente qu’il vit à la hauteur de son visage ; un cri ; sous la pression de ses doigts, un bloc énorme se détacha ; Arlaud s’effaça, déjà déséquilibré ; la roche le frôla. Je vis notre pauvre camarade, les deux mains crispées, chercher la nouvelle prise qui pourrait le sauver. La pierre était lisse. Il tomba : un choc sourd quatre mètres plus bas, et son corps, après une chute de 80 mètres, s’écrasa sous mes yeux, s’affaissa, roula et s’arrêta enfin. Tout ceci avait duré quelques secondes à peine. Il était 14 heures. Pour Camps et pour moi, ce fut alors la descente vers celui que nous ne voulions croire que blessé, véritable calvaire pour nos muscles sans force qui se raidissaient sur le rocher. Nous n’avions plus confiance en nous. La corde qu’Arlaud portait dans son sac nous manquait beaucoup. J’arrivai le premier, Camps ayant fait un détour pour éviter les chutes de pierre. Jean Arlaud était devant moi, presque humble dans sa position, face contre terre, ses longs cheveux me cachant tout son visage, les jambes dans le vide. Autour, la roche était rouge. Je pris sa main brûlante, cherchant fiévreusement un pouls qui ne battait déjà plus. Lorsque Camps me rejoint et que nous pûmes enfin retourner sur le dos notre pauvre ami, nous comprîmes combien tout espoir était vain. Son visage ensanglanté était affreusement meurtri, la boîte crânienne fracturée, la jambe gauche n’était qu’une plaie, la cheville brisée. L’immobilité de pierre de ce corps mutilé nous effrayait. Nos mains tremblaient tant nous étions émus lorsque nous couvrâmes de nos foulards la douloureuse figure. Ce serait folie que de laisser l’un de nous revenir seul vers Caillaouas. Pure folie aussi qu’une veillée funèbre à cette altitude sans vêtement chaud. Aussi fallait-il que nous laissions Jean Arlaud dormir seul sa première nuit d’éternel sommeil, dormir sur son lit de granit, face au col Jean Arlaud. Après avoir regagné la crête, le sommet des Gourgs Blancs et le glacier, nous trouvâmes Jean Labedan, qui fut le premier à connaître le deuil qui nous frappa tous. Alors qu’il regagna Luchon pour organiser une caravane de secours, nous redescendîmes au refuge de Caillaouas où de nombreux membres de la section nous attendaient. Tout le monde était atterré. Ai-je besoin maintenant de rappeler combien étaient nombreux les camarades de Jean qui avaient tenu à être présents pour le ramener et qui étaient arrivés tard dans la nuit pour repartir aux premières lueurs du jour ? Ai-je besoin de rappeler cette journée où, chargés de notre triste et précieux fardeau, nous repassâmes le col frontière du port d’Oô et, par la Coume de l’Abesque, descendîmes vers Espingo et Luchon ? C’est aux granges d’Astau que Jean Arlaud fut couché dans son cercueil. C’est là que je le vis pour la dernière fois. Il tenait entre ses mains pâles et jointes un petit bouquet de fleurs des Pyrénées1 ». Son corps repose désormais au cimetière de Gavarnie auprès des autres grands pyrénéistes. Depuis 1953, un pic Jean Arlaud, proche du sommet principal des Gourgs Blancs, honore sa mémoire et depuis 1992, le nouveau refuge construit près du lac du Portillon porte son nom.