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Une bergère anglaise sous la pluie...


Un jour, je tente l’ascension du pic d’Irau ou Iraukotuturru (1 091 m). C’est certainement l’un des plus curieux de la zone : le versant nord est formé « d’une multitude d’arêtes rocheuses ruiniforme et c’est depuis les abords de la ferme Mendiondo, au terminus de la vallée d’Ezterengibel que l’on peut apprécier toute l’originalité du site, en particulier les tours d’Harrigorrizola au sud-ouest et les rochers d’Akerharri au sud-est1 ». Je m’engage sur ce versant mais la complexité du relief, l’embroussaillement de la montagne et un temps qui s’est mis à l’orage me contraignent à renoncer. Je n’abandonne pas pour autant le projet d’ascension…
      Quelques semaines plus tard, je me rends en voiture au col d’Irau aux confins de la Basse-Navarre. Je marche d’abord sur une petite route de montagne au milieu des bergers et de leurs troupeaux. Je progresse ensuite sur une crête ascendante dont la traversée aurait dû être magnifiée par les vues panoramiques qu’offrent par beau temps les courtes ascensions de l’Exatebizkarra (1 199 m), de l’Arranohégui (1 293 m) et de l'Errozate (1 347 m).

Mais, le temps est complètement bouché. Il gâche le plaisir de la contemplation et la joie de quelques clics-clacs photographiques mais pas la satisfaction d’avoir atteint les sommets. « Rares sont les montagnards suffisamment contemplatifs pour préférer les nuages qui les forcent à renoncer à ceux qui les empêchent de voir. Car ce ne sont pas les mêmes : la visibilité est fréquemment excellente et la lumière splendide quelques minutes avant que ne claque la foudre, tandis qu’une purée de pois parfaitement opaque est le plus souvent une compagne tout à fait placide2».
Je descends ensuite par une petite route et rencontre une bergère. Elle a un sursaut, surprise sans doute de ma présence puis elle me salue. Son accent trahit ses origines britanniques. Intrigué, je l’interroge sur son parcours. « J’ai longtemps vécu en Angleterre où j’étais bergère », me dit-elle. « Je menais paître tous les jours les troupeaux de quelques fermiers. Ce n’étaient pas mes bêtes mais c’était la seule chose au monde qui revêtait une importance à mes yeux. Je suis ensuite parti exercer mon métier en Nouvelle-Zélande. Autant te dire que j’ai connu la pluie mais elle n’a jamais dissous ma joie sauf peut-être ici ! Ça fait trois semaines qu’il pleut sans discontinuer, une série inédite à en croire les autres bergers. L’an dernier, j’avais eu le temps d’apprécier les paysages qui, en temps normal, sont pur plaisir mais depuis trois semaines, tout est d’une totale affliction. Trois semaines ! De la pluie, encore de la pluie, toujours de la pluie… sous toutes ces formes : ondée, averse, déluge et parfois même giboulée ». Elle sourit et disparaît dans le brouillard avec ses bêtes. C’est une femme de la montagne, une force tranquille et rien ne pourra la dérouter de son idée fixe. Rien ne pourra me dérouter non plus de la mienne et je réalise quelques minutes plus tard l’ascension rapide et facile du pic Iraukotuturru par son versant sud depuis la D301 qui passe à ses pieds.

1 Miguel Angulo, Pyrénées I, d’Hendaye au Somport, Elkar
2 Patrick Dupouy, Pourquoi grimper sur les montagnes ? Guérin