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"Je marchais, je cherchais les traces et je m’embusquais.
Rencontrer un animal était une jouvence. L’œil captait un scintillement. La bête était une clef, elle ouvrait une porte. Derrière, l’incommunicable."


Rencontrer un animal est une jouvence

Je passe la soirée au col du Pradel sur des herbages bariolés de fleurs. C’est une soirée calme dans la paix et l’assouvissement du jour tombant. L’air est tendre, la lune est pleine. Le lendemain, la journée est tranquille. Je visite trois petits sommets reliés par des pelouses : le Serembarre (1 851 m), le Sarrat de la Devèse (1 839 m) et le Picou Rendoullière (1 861 m). Partout, au lointain, des montagnes se succèdent comme des vagues. En retournant au col de Pradel, je rencontre un randonneur : l’homme grand, maigre et sec comme un tuteur se promène avec un appareil photo de la taille de mon sac à dos !
   - C’est un téléobjectif de folie que vous avez là, lui dis-je en m’approchant de l’optique.
   - C’est le minimum nécessaire, me répond-t-il avant de m’expliquer qu’il est accompagnateur en montagne et passionné de photographies animalières.
Il passe une dizaine de fois par an au col de Pradel et n’est jamais déçu. Tôt le matin, il photographie de grands mammifères et dans la journée, des oiseaux et de grands rapaces. Aujourd’hui, il a observé pour la première fois dans la zone une bondrée apivore. Son récit me captive. Je le questionne sur l’ours : il l’a vu après être resté six jours sans se laver, ni manger de plats chauds pour ne pas éveiller la méfiance du plantigrade.

   - Et le loup ? lui dis-je
   - Le loup ? Eh bien le loup, c’est très curieux ! Il passe par la plaine au nord. Il passe aussi par les montagnes sur le versant espagnol de la chaîne mais il ne passe plus par notre vallée.
   - Curieux. Vous avez une explication ?
   - Non. Peut-être est-il braconné dans nos forêts ?
La discussion continue. Et mon interlocuteur me révèle l’impensable. Il m’affirme que le lynx est présent dans la chaîne des Pyrénées ! Officiellement, le « dernier » lynx aurait été capturé dans une vallée béarnaise au milieu des années 1970 après des attaques sur des troupeaux. Et depuis : plus rien ! Mais l’absence de preuve n’est pas une preuve de l’absence, dit la science. Certains randonneurs ou naturalistes auraient repérés des traces de pas. Lui m’affirme qu’il a des preuves matérielles.
   - J’ai trouvé des poils et des excréments. Les excréments sont une preuve irréfutable ! On ne peut pas les confondre avec ceux d’une autre espèce.
Le problème reste l’absence d’images probantes : jamais aucun appareil photo automatique ou tenu par la main de l’homme n’a photographié l’animal. Le lynx est difficile à surprendre car il possède une ouïe très fine : avec des oreilles triangulaires surmontées d'un pinceau de poils noirs et raides, il peut entendre des chevreuils à plus de cinq cents mètres. Pourquoi est-il si discret ? C’est un vagabond et comme les vagabonds, il évite tout ce qui risquerait d'enlaidir sa vie. Il évite donc l’homme et au moindre doute, il prend la tangente.
Ce soir, je reste au col et j’attends patiemment la nuit en repensant à cette rencontre fugace qui alimente le moulin de mes pensées.