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Le massif des Écrins

FRANCE

"C'est un paradis sauvage fait pour le bonheur des hommes, des fleurs et des bêtes. Ici, on marche, on grimpe, on respire, on regarde, on écoute le silence, on entend vivre la nature en toute liberté.
En randonnée, on passe les cols, on va d'une vallée à l'autre; on découvre.
En escalade, on gravit les sommets tout en devenant montagnard, frère du roc, de la neige et des vents.
Peu à peu, insensiblement mais tout naturellement, comme l'eau du torrent qui épouse la pente, notre coeur bat au rythme de la terre.
Ce massif des Écrins est extraordinairement riche: de sa pauvreté, de sa nudité, de sa rudesse, de sa sauvagerie. La vraie richesse, c'est de donner le bonheur, de procurer l'émerveillement. Il aide à naître, à grandir, à aimer, à comprendre. Il dit que certaines choses, magnifiques, merveilleuses, toutes simples, sans détour, existent". Gaston Rébuffat



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Voyage pédestre au coeur du Valgaudémar

Situé au sud-ouest du massif des Écrins, le Valgaudémar est une vallée glaciaire en auge, particulièrement encaissée, dominée par de puissantes crêtes et traversée par le torrent de la Séveraisse. Sur les abords de ce tumultueux cours d’eau, les bocages sont rois et l’habitat est dispersé généralement en fermes et hameaux. Quelques villages concentrent davantage de population profitant de rares élargissements, de petits replats ou de cônes de déjection où ne divague plus le torrent : ce sont la Chapelle-en-Valgaudémar, Villar-Loubière, St-Maurice-en-Valgaudémar et la Motte-en-Champsaur. Partout, des chapelles, des fontaines, des fours banaux et des lavoirs rappellent le patrimoine montagnard. En altitude, l’habitat se limite à quelques jas et de très nombreux refuges qui jouissent d’un paysage exceptionnel : les pelouses alpines fleuries, les lacs et les cascades, les roches moutonnées et les polis glaciaires, les cirques et les hauts sommets en sont les joyaux. Cette région montagneuse réputée pour sa nature sauvage a été qualifiée « d’Himalaya français » par Gaston Rébuffat ou encore de vallée « la plus himalayenne des vallées alpines » par Lionel Terray, deux références dans le monde de l’alpinisme. Elle doit ces qualificatifs à sa géographie très accidentée et à toutes ses crêtes qui dressent dans le plus grand désordre une foule de pointes, d’aiguilles et quelques-uns des sommets les plus mythiques des Alpes : ce sont le pic des Souffles (3 098 m) au-dessus de Villar-Loubière, l'Olan (3 584 m) au-dessus de la Chapelle-en-Valgaudémar et les Rouies (3 589 m), le sommet des Bans (3 669 m) et le Sirac (3 440 m) au fond de la vallée, autour du Gioberney. Leurs ascensions sont réservées à des alpinistes chevronnés ou à des montagnards accompagnés de guides de haute-montagne qui rassurent. Si ces montagnes ne sont pas matière à action pour les randonneurs, elles demeurent des objets de contemplation et d’admiration… pour profiter pleinement de la beauté minérale et de, je me suis rendu en car à la Chapelle-en-Valgaudémar, point de départ de mes itinéraires en étoiles.

Jour1. Vers les lacs de Pétarel et de Sebeyras par la forêt des sapins Blancs
À la gare de Gap, je prends un car pour la Chapelle-en-Valgaudémar. Je visite rapidement le village puis je file au sud vers le pont gallo-romain des Oules. Sous son tablier en pierre, s’écoule un torrent furieux d’un bleu majestueux qui a creusé pendant des millénaires des gorges impressionnantes. Dans le hameau des Portes, je quitte le lit du torrent et je m’élève vers l’ouest pour une traversée agréable à l’ombre de la forêt de l’étage montagnard : c’est une bande de végétations généralement comprise entre 1 000 m et 1 500 m environ. On y trouve essentiellement deux arbres d’aspects bien dissemblables : le hêtre et le sapin. Un feuillu, un résineux. Ici, sur l’ubac de la vallée, se dressent des sapins un peu particuliers : ce sont des sapins blancs, facilement reconnaissables avec leurs silhouettes parfaitement coniques et leurs aiguilles plates. « Aujourd’hui pratiquement abandonné à cause de l’accès difficile, le bois des Blancs était autrefois exploité par les nombreux propriétaires de la vallée pour le bois de charpente, de chauffage ou pour la vente à des exploitants forestiers1 ». Les fruits de ces arbres sont des cônes dressés qui se désarticulent sur la branche. « En revanche, ceux des autres conifères, en particulier l’épicéa, qu’il côtoie souvent et avec lequel on le confond, pendent puis se détachent. Pourtant, on ne peut se tromper. Le tronc du sapin blanc est plutôt gris argenté, celui de l’épicéa est roux1 ». Et puis, si vous frottez ses aiguilles, un parfum de citron s’en dégage…
        Après un dernier passage boisé, je m’élève à découvert vers le sud-est, au pied des pentes abruptes qui se prolongent jusqu’au sommet de l’aiguille de Midi des Andrieux ou des Arches (2 652 m). J’atteins le vallon suspendu des lacs de Pétarel et de Sebeyras. Posés sur des pelouses alpines au milieu de roches moutonnées et d’éboulis, ces étendues d’eau cristalline sont les miroirs d’un puissant chaînon dominé par le pic de l’Olan (3 564 m).
        Je pose mon bivouac sur les rives du lac de Sebeyras. Une fois installé, plus de 1 000 mètres au-dessus de la Séveraisse, je contemple les nuances de la lumière sur les montagnes. Lorsque des nuages courent dans un ciel ensoleillé, le spectacle est grandiose : de temps en temps, des montagnes s’éclairent tandis que le reste du paysage s’obscurcit puis elles retombent dans l’ombre et le reste renaît. Je scrute aussi les sommets alentours que je n’ai jamais gravis et que je ne connais que des livres : beaucoup de noms m’échappent mais je les retrouve en trait d’encre sur ma carte qui est ma plus précieuse alliée : ici, c’est le pic de l’Ourlette et la Tête des Rognons ; là-bas, c’est le pic Turbat au-dessus de la crête de Colombes…

Jour 2. Prendre son souffle
Tôt ce matin, je descends vers le hameau des Andrieux, très encaissé et dominé au nord par les imposantes montagnes qui s’étirent du pic des Souffles (3 098 m) à l’Olan (3 564 m) et au sud par l’Aiguille du Midi des Andrieux (2652 m). Cette position géographique le prive de soleil de novembre à février, soit plus de 100 jours ! Lorsque je traverse le pâté de maisons, je ne crois personne.
        Je file ensuite le long de la Séveraisse où je découvre une végétation des milieux humides et profite de l’ombre des bouleaux, des églantiers, des aliziers ou encore des frênes... et de quelques rares trous d’eau pour une baignade revigorante !
        Je me rends ensuite dans le village de Villar-Loubière. Au milieu du XIXème siècle, des alpinistes se lancent à l’assaut des sommets du Valgaudémar dont certains se trouvent au-dessus du village. Pour faciliter l’accès à leurs faces redoutables, un abri naturel avait été aménagé et pouvait accueillir six personnes. Il se révéla rapidement inadapté et incita le Club Alpin Français à construire un vrai refuge en 1971. Situé à 1 975 m d’altitude, il permettait d’héberger vingt personnes. En 2007, après plus de deux ans de travaux, le tout dernier refuge des Souffles pouvait accueillir trente personnes dans des petits dortoirs équipés de lits individuels. Aujourd’hui, il est encore trop petit… et attend un souffle de renouveau ! Je le rejoins par un sentier agréable qui offre une vue sur les « arraches » : c’est une zone d'érosion qui laisse apparaître de curieuses colonnes de schistes. Au sud-est de cette merveille géologique, l'ancien hameau des Peines a été définitivement abandonné en 1956. Le refuge situé au-dessus d’une forêt de mélèzes plantée en 1920 est dominé par trois sentinelles austères – le pic des Souffles (3 091 m) qui lui a donné son nom, la Cime des Orgières (3 061 m) et le pic Turbat (3 028 m) – qui forment un imposant cirque rocheux. Là-haut, certains marcheurs se laissent tenter par les tables, les chaises et les parasols grands ouverts du refuge. D’autres veulent aller encore plus haut. J’en fais partie.
        Je m’élève vers l’est à travers de gros blocs et je rejoins par un sentier agréable le col des Clochettes puis le replat occupé par le lac Lautier au pied du col de Colombes. J’installe ma tente devant le lac azuré comme une portion de ciel et je goûte les voluptés de la sieste tandis qu’un pêcheur patient au-dessus de son bouchon ne désespère pas de tirer de l’eau quelques poissons.

Jour 3. Au pied du mythe
Au petit matin, la montagne est en majesté. Le réchaud chuinte vaillamment sous la casserole. Lorsque le petit déjeuner est prêt, je m’empresse de l’engloutir. J’ai hâte de sortir car aujourd’hui j’ai rendez-vous avec une célébrité et un mythe : rien que ça ! Je vais rendre visite au plus célèbre des refuges de la vallée, celui de l’Olan. Il doit sa célébrité à la mythique montagne de l’Olan qui le toise du haut de ses 3 564 mètres. La première ascension de cette imposante dent rocheuse marque véritablement le début de l’alpinisme en Oisans. Elle a été réalisée en 1877 par un américain bien connu des alpinistes, William Augustus Brevoort Coolidge né à New-York en 1850 et mort en Suisse dans le Grindelwald en 1926. Pour la petite histoire, son chien Tschingel a gravi 36 cols et 30 sommets parmi les plus prestigieux des Alpes – Mont-Blanc, Pointe Dufour, Eiger, Jungfrau, Monch… – alors que son maître a réalisé plus de 1 700 ascensions !
        Une courte marche me propulse au col de Colombes. Ensuite, une traversée descendante de la Côte Belle au pied d’une puissante crête qui ne mollit jamais à moins de 2 500 mètres entre le pic Turbat et l’Olan puis une longue montée en lacets au pied du versant occidental des Achets et me voilà au Pas d’Olan, formidable entaille sur l’épaule sud de l’Olan. J’en redescends par une zone de débris morainiques parcourue par de fougueux petits torrents avant de rejoindre le refuge d’Olan. Le refuge actuel est la 4ème version inaugurée le 17 juin 1979 : la 1ère fut construite par le Club Alpin Français en 1929 au Pas d’Olan. Les matériaux furent montés à dos d’hommes par le vallon du Clot. En 1954, la fragile cabane faite de planches et de tôles fut détruite par une chute de pierres, et l’on décida de construire un refuge ailleurs. La 2ème version fut soufflée par une avalanche ; la 3ème, sur le site actuel, s’est avérée rapidement trop petite. Aujourd’hui, « le refuge s’ancre à la montagne, obstinément, comme un insecte minuscule sur le dos d’un gigantesque animal. Son arrogance se mesure à celle des hommes qui ont trouvé bon d’installer là cette miette de civilisation ». Il y a foule quand j’y passe : c’est le point de rencontres de gens qui ont choisi d’oser aller là où logent leurs rêves. Certains ont pour objectif de se lancer à la conquête de pics élégants et d’une hardiesse extraordinaire. D’autres sont simplement venus profiter de la pureté de l’air. Après une journée d’été très chaude où les lointains sont toujours noyés dans la brume, la pureté de l’air en altitude en fin d’après-midi « accentue les tons, avive les couleurs et élève les contrastes à un degré inconnu dans la plaine. Le roux chaleureux d’un granit, la blancheur d’un calcaire se détachent sur un ciel dont le bleu, avec l’altitude, s’abîme progressivement dans le noir2 ». Tout est plus propre, plus net, plus distinct, plus ciselé qu’en bas. Tout est plus stable aussi.
        Je ne reste que quelques minutes au refuge puis je descends vers l’axe de la vallée par la Combe Froide le long de son fougueux torrent avant de rejoindre la Chapelle-en-Valgaudémar. Le village est le camp de base idéal pour explorer la vallée. C’est aussi un lieu où il fait bon manger. On y trouve toutes les spécialités de la région : le tourton, un savoureux chausson fourré, salé (pommes de terre, viande, etc.) ou sucré (pruneaux, framboises, pommes…), les oreilles d’âne, un gratin composé de feuilles d’épinard sauvage accompagnées de crème et de pâtes ou encore la tarte aux pommes de terre. Après deux tourtons et une bière, je m’endors comme une mouche qu’on écrase !

Jour 4. Quel belvédère !
Le lendemain, l’aurore sonne l’heure du départ. Je remonte l’axe du vallon suspendu de la Navette parcourue par le torrent tumultueux du même nom qui a creusé les fameuses « Oules du Diable ». Je m’élève ensuite dans la forêt puis sur les pelouses de la montagne de Tempier face à la grande cascade de la Buffe avant de suivre le fil de la crête de la Côte Grasse pour atteindre le sommet du Chapeau (2 372 m). Là-haut, les vues qu’elles soient lointaines ou proches, plongeantes ou dans la ligne d’horizon sont incroyables à 360° : c’est pour moi le plus beau belvédère de la vallée.
        Je reste plusieurs heures assis sur le sommet, le temps de déguster, sous un soleil divin, une platée de rillettes bien grasses que j’étale sur des tranches de pain frais, et de profiter pleinement du panorama inouï qui s’étend à perte de vue. Dans l’après-midi, je descends vers le refuge du Clot (ou Xavier-Blanc), le plus vieux des refuges du Valgaudémar. Il a été construit vers 1 400 m d’altitude, non loin du hameau de Rif du Sap, juste sous la route qui monte vers le refuge du Gioberney. À l’époque de sa construction, il y a plus d’un siècle, la route n’existait pas. Ce sont les mineurs qui occupaient les lieux. La compagnie franco-anglaise, The Valgodemar Mining Company, avait exploité le sous-sol de la vallée riche en cuivre et en plomb argentifère. Quand l'exploitation prit fin, le Club Alpin Français (CAF) acheta le bâtiment et en fit un refuge – le refuge Xavier Blanc – du nom du sénateur des Hautes Alpes qui fut l'un des membres fondateurs du CAF. Il est aussi appelé le refuge du Clot, du nom de l’ancien hameau voisin dont il ne subsiste que les ruines suite à l’incendie qui le ravagea en 1934, incendie favorisé par la couverture en chaume de seigle des toits. Le refuge accueillait à l’époque les montagnards venus s’attaquer aux prestigieux sommets de la région… Aujourd’hui, à la suite de la construction de nombreux refuges d’altitude, il accueille surtout des familles : il faut dire que la balade est très facile et agréable au départ du Rif-du-Sap et n’a pas le temps d’avoir raison des « petits » randonneurs.
        J’y passe la nuit.

Jour 5. Encore des refuges…
À l’est, la vallée du Valgaudémar vient buter sur les cirques du Gioberney et du Chabournéou occupés par plusieurs refuges. Si le plus ancien est le refuge du Clot - Xavier Blanc, le plus récent est le nouveau refuge de Vallonpierre construit en 2002. Je m’y rends.
        Je remonte le vallon de la Séveraisse. L’itinéraire emprunté offre une variété floristique très étonnante passant d'une végétation quasi méditerranéenne à des espèces subalpines de versant nord. Il propose aussi un relief étonnant avec ses plis et ses couleurs variés autour du verrou qui défend l’accès au refuge. La bâtisse est posée sur les rives d’un joli lac au pied de l’imposant Sirac et ses 3 441 mètres. Ce sommet, bien individualisé et assez isolé, est le dernier grand sommet au sud du massif des Écrins.
        Quand j’arrive au refuge, il est encore très tôt et l’aube me gratifie de rayons de lumière qui fusent de toutes parts. Je prends un petit déjeuner joyeux avant de partir vers le refuge de Chabournéou. À la descente, je croise de véritables « colonnes processionnaires » plus ou moins bien chaussés et tartinés de crème solaire. L’itinéraire fait partie des randonnées dûment choisies et décrites dans les topoguides qui concentrent le gros de la fréquentation en montagne !
        Sur le versant opposé du vallon, je m’élève vers le refuge de Chabournéou. Un toit, quatre murs, une porte… Derrière la porte, un gardien et une gardienne ! Au Chabournéou, Marine et Matthieu accueillent les randonneurs dans un refuge rustique : dortoirs collectifs de seize places sur des châlits, toilettes à l’extérieur, bassin en plein air pour se laver ou torrent 100% naturel ! Tous les deux ont eu envie de vivre là-haut le temps d’un été pour partager des moments simples de vie en montagne, accueillir des randonneurs, les réunir autour d’une table, les conseiller sur les itinéraires autour du refuge… et surtout vivre avec eux des moments détachés et libres.
        Derrière la bâtisse, je file à l’ouest vers le fond du vallon dominé par des pics vertigineux aux allures austères et féroces : la pointe de Verdonne, la pointe du Queyre, la pointe de Jarroux, les pics du Loup, le pic de Malamort et le pic de Bonvoisin en imposent avec leur effroyable beauté. Après la traversée du torrent du Chabournéou et ses multiples bras, j’emprunte le sentier en balcon de Beaume Rousse fait d’incessantes montées et descentes. Je traverse plusieurs combes. Certaines sont parcourues par des torrents impétueux que l’on franchit par des passerelles qui se limitent à une planche posée sur deux cailloux. D’autres chantent de toutes leurs herbes qui sont parfois si hautes qu’elles montent jusqu’aux aisselles. J’atteins la cabane du Pis construite sous un énorme rocher et je poursuis vers l’ouest jusqu’au lieu-dit de la Tirière, petit replat herbeux qui offre une vue saisissante sur les montagnes du cirque du Gioberney : au nord-ouest, la pointe de la Muande et les Rouies sont en majesté et veillent sur les reliques de quelques petits glaciers ; au sud, le Sirac toise les refuges visités ; au sud-est, les sommets au-dessus du glacier des Aupillous impressionnent par leur taille.
        Je descends ensuite vers le nord d’abord sur des pelouses alpines puis sur des pentes couvertes de rhododendrons. Je regagne l’axe du vallon du Gioberney en-dessous du ravin de la Condamine, franchis le torrent du Gioberney, traverse le plateau occupé par le refuge et installe mon bivouac au pied de la cascade du Voile de la Mariée qui fait ondoyer, souples, légers, toujours renouvelés, les tulles d’une traîne qui n’en finit jamais…

Jour 6. Ils ont allumé des étincelles…
Aujourd’hui, je monte vers le refuge du Pigeonnier par les Bancs de la Pisse où se jette la cascade du Voile de la Mariée. Plus loin, je découvre le lac Lauzon posé dans un écrin de verdure. C’est un lac de creusement glaciaire installé dans un creux de roches moutonnées. J’atteins le refuge. Reconstruit en 2003, c’est une belle bâtisse où la pierre de taille et le bois sont associés. Il est situé au pied d’impressionnantes parois rocheuses qui forment un vaste amphithéâtre où achèvent de fondre quelques glaciers.
        Je contemple quelques grands sommets mythiques qui ont allumé des étincelles dans les yeux des pionniers de l’alpinisme. Les Coolidge, Rébuffat et bien d’autres ont déchiffré ici les caprices de la roche avant de se lancer sur les murs abrupts de gneiss ou dans les couloirs périlleux pour livrer bataille. Leurs noms sont à jamais associés à ces crêtes fortement découpées, ces brèches profondes ou encore ces aiguilles qui forment ce massif complexe.
        Le sommet des Rouies (3 589 m) m’impressionne. Il se gravit par le couloir du col des Rouies. La 1ère ascension de cette montagne fut réalisée par son versant nord-est en remontant le glacier des Rouies à partir du refuge du Carrelet, côté La Bérarde. C’était en 1873 par une cordée britannique de huit alpinistes.
        Le sommet des Bans (3 669 m) est de toute beauté. En parlant de cette montagne, le légendaire alpiniste Gaston Rebuffat avait écrit que son cirque ouest était « un des trois ou quatre « recoins » les plus sauvages et les plus retirés de tout le massif des Écrins ». En parlant de la paroi ouest proprement dite, il rajoutait : « on ne peut pas dire qu’elle est belle, mais elle a du charme : on s’y sent perdu et à une époque où tout est de plus en plus organisé, indiqué, programmé, c’est une merveilleuse et rare sensation ».
        Dans l’après-midi, je m’installe au pied d’un énorme rocher à l’abri des rafales. Le bruit du vent s’accompagne d’une sorte de bourdonnement qui vibre et la montagne reprend les sons et les renvoie. Alors que je mâchonne une barre de céréales étonnamment dures au son de la complainte du vent, mon œil capte le passage d’un animal : c’est un vieux bouquetin dans sa belle solitude ! Je reste immobile pour profiter de l’aubaine aussi soudaine qu’inattendue. Lui aussi est immobile. Belle bête, bien plus massive et plus lourde qu’un chamois. Cornes impressionnantes. Puis, il disparaît avec grâce et volupté en franchissant rapidement une paroi prodigieuse de verticalité ! Il semble voler d’un rocher à l’autre ; « d’une sureté souveraine et doté de sabots antidérapants, il saute plus de 6 mètres en longueur et galope sur le plat à plus de 70 km/h. L’ongle de son sabot est constitué d’une corne très dure et l’épais coussinet de la plante, à la fois un antidérapant et un amortisseur, lui permet d’adhérer parfaitement au rocher et de s’arrêter brusquement en plein élan3 ».
        Plus tard, j’apprendrais que le cirque du Gioberney est une des principales zones d’hivernage de l’animal et que les femelles mettent bas dans les vires herbeuses et rocheuses du massif au début de l’été…

Jour 7. Le plus haut pour la fin !
Je rejoins le Rif-du-Sap par la route, point de départ d’une belle randonnée vers le refuge non gardé de Chalance. C’est le plus haut des refuges du Valgaudémar et l’un des moins fréquentés. Perché à 2 550 mètres et haubané sur un rocher, il résiste aux furieuses tempêtes mais surtout, lorsque le ciel est bleu, il invite au calme, à la sérénité et à la contemplation.

Fin
Dans le hameau du Rif-du-Sap, le car me ramène à Gap où je prends le train…


1https://www.ecrins-parcnational.fr/patrimoine/le-sapin-blanc
2 Patrick Dupouy, Pourquoi grimper sur les montagnes ? Guérin
3Faces à faces