Voyage pédestre dans un immense poème géologique
Victor Hugo s’était rendu à Gavarnie à l’été 1843 lors de son Voyage aux Pyrénées. Il avait été ébloui par le cirque et avait traduit son émerveillement par cette très belle inspiration littéraire devenue célèbre. « Je le répète, vous n’avez vu nulle part ce que vous voyez en ce moment à l’horizon. Au milieu des courbes capricieuses des montagnes, hérissées d’angles obtus et d’angles aigus, apparaissent brusquement des lignes droites, simples, calmes, horizontales et verticales, parallèles ou se coupant à angles droits, et combinées de telle sorte que de leur ensemble résulte la figure éclatante, réelle, pénétrée d’azur et de soleil d’un objet impossible et extraordinaire. Est-ce une montagne ? (…) C’est une montagne et une muraille tout à la fois ; c’est l’édifice le plus mystérieux du plus mystérieux des architectes ; c’est le Colosseum de la nature ; c’est Gavarnie ». Ce cirque fait partie d’un immense poème géologique qu’il partage avec un massif calcaire où les eaux ont creusé de profonds canyons, un monde étrange et harmonieux de vires, de plateaux suspendus, de crêtes minérales et de profonds canyons : c’est le parc national d’Ordesa et du Mont-Perdu.
Avant d’entrer véritablement dans cet univers, je gravis quelques sommets satellites du cirque de Gavarnie près du col des Tentes. Je visite les discrets pics de Saint-André (2 608 m) et Entre les Ports (2 476 m) en passant par le soum Blanc des Especières (2 685 m) qui passe presque inaperçu. Ne pouvant offrir des abrupts comparables aux sommets du cirque, il compense en couvrant ses pentes d’un véritable jardin botanique avec des renoncules des Pyrénées, des gentianes acaules, des grassettes à grandes fleurs, des primevères farineuses, des silènes acaules... Lorsque j’atteins le sommet, je visualise au nord les ascensions des jours passées – j’étais dans la vallée des Especières : quelle vallée ! Je ne compte plus le nombre de fois où je m’y suis rendu – tandis que je discerne avec précision et détail au sud-ouest certains passages des jours à venir. Entre le passé et le futur, il y a un point qui s’appelle le présent : j’essaie d’en profiter en me dorant la pilule au milieu des rares floraisons jaunes et roses qui égaient les quelques pelouses rocailleuses du plateau sommital…
Le soir, je dors dans mon hôtel quatre roues, un lieu d'habitation hyper-confortable en dépit de l’absence d’absolument tous les éléments que l’on associe au confort moderne : pas de lit, de canapé, d’appareils électroménagers, de chauffage ou de climatisation, de salle de bains, de télévision… Mais je jouis de l’essentiel : un grand confort moral et intellectuel qui assure le bien-être de mon esprit et sa tranquillité.
Jour 1. Du col des Tentes au village de Torla.
Le lendemain matin, vers 7 heures, je m’active et prépare mon sac à dos. Sans perdre la moindre place, je dois agencer tous les éléments indispensables à mon petit séjour à venir en altitude. Au fond du sac, je dispose l’élément central : la tente qui affiche la folle ambition d’abriter du froid, du vent, de la tempête, de servir de cantine, de salon de lecture et de chambre ! Pour que mes nuits soient douces, je pense à caler mon duvet chaud, léger et peu volumineux. Le matelas est fixé plus tard à l’extérieur du sac. La cantine sera complète si je pense à tout emporter : la popote, la nourriture et le réchaud avec sa recharge de gaz. Quelques vêtements, une brosse à dent et un savon, un appareil photo, de quoi lire et écrire et le sac est prêt. Il faut trouver le meilleur compromis entre l’indispensable, l’utile et l’agrément tout en réduisant au maximum le poids de la charge. « On n’emporte que l’essentiel tant en objets qu’en pensées, et ce tri est déjà une philosophie1 ». Avec l’âge, l’essentiel doit se réduire à peau de chagrin car le sac devient vite trop lourd !
Je rejoins le port frontalier de Boucharo et descend la vallée éponyme sur le versant espagnol des Pyrénées, d’abord rive droite, puis rive gauche du torrent. Je rejoins rapidement une zone boisée couverte de pins et d’ifs juste avant d’atteindre le célèbre pont de San Nicolas de Bujaruelo. Je traverse ensuite la Garganta de los Navarros et la montagne Lomenas pour rejoindre le petit village de Torla, à 1 032 m d’altitude.
Jour 2. Du village de Torla au refuge de Goriz.
Aujourd’hui, c’est malheureusement en file indienne avec un flot de randonneurs plus ou moins bien chaussés et tartinés de crème solaire que je parcours la vallée d’Ordesa le long de la rivière Arazas. Cela ne me réjouit pas : trop de monde, trop d’yeux, trop de bruit ! Tous ces gens-là ramènent avec eux les rumeurs du monde et jettent un voile sur la tranquillité des lieux.
Je remonte les Gradas de Soaso : c’est une sorte d’escaliers pour d’imaginaires géants où le cours d’eau dégringole de gradins en gradins pour former des cascades gracieuses et blanches d’écume. Au fond de la vallée, j’atteins le plateau de Soaso : c’est un vaste site pastoral bordé de falaises abruptes et dominé par le Mont-Perdu qui, du haut de ses 3 375 mètres d’altitude, est le point culminant de tout le massif. Une belle cascade, la Cola del Caballo, littéralement la queue de cheval, anime le fond du cirque.
Le ciel serein et sans nuages jusqu’à présent se charge de cumulonimbus. Lorsque j’atteins le rebord supérieur du cirque par un sentier en lacets, les nuages d’orage crachent leur venin : des éclairs s’accompagnent de coups de tonnerre fracassants qui déchirent le silence. Le refuge de Goriz n’est pas loin, mais trop loin pour éviter le déluge. En quelques minutes, je suis trempé.
Je plante la tente près du refuge. « Si rudimentaire soit-elle, elle affiche la folle ambition d’abriter du froid, du vent, de la tempête et même de la peur. C’est un espace apprivoisé, familier, gagné sur le sauvage. Bien des choses peuvent se passer durant ces quelques heures de repos2 ».
Jour 3. Du refuge de Goriz au sommet du Mont-Perdu (3 355 m)
Très tôt ce matin, je fais coulisser la fermeture Eclair du rabat de la tente et pointe le nez vers l’extérieur : les montagnes surgissent de la nuit dans un ciel sans nuage. Rassuré, je mange quelques flocons d’avoine dans un café qui fume et quitte rapidement mon cocon douillet avec un objectif en tête : gravir le Mont-Perdu.
Si le Vignemale est à jamais associé au comte Henry Russell, le Mont-Perdu doit sa célébrité à Louis François-Elisabeth Ramond de Carbonnières dit Ramond. Ce natif de Strasbourg avait un amour immodéré pour cette montagne qu'il ne gravit pourtant qu’une seule fois. Après une première tentative le 11 août 1797, il parvint au sommet le 10 août 1802 quelques jours seulement après les guides Rondou et Laurens, accompagnés d’un berger inconnu, par un itinéraire très détourné et la voie dite des Échelles.
La deuxième pointe qui s’élève au sud-est du Mont-Perdu porte son nom : c’est le soum de Ramond (3 254 m) qui fut gravi la même année par Guyard, Devon et Célestin Passet. Son nom est aussi donné au pic Ramougn (3 011 m) dans le massif du Néouvielle – un pic élégant dont toutes les voies d’accès sont compliquées – et à la Société Ramond fondée en 1865 à Bagnères-de-Bigorre, par une élite cultivée et passionnée de montagne : on comptait notamment parmi ses membres les plus éminents un certain Charles Packe ou encore Henry Russell. Cette société se distinguait des sociétés académiques traditionnelles en se consacrant essentiellement à l’étude scientifique et ethnographique des Pyrénées et à la vulgarisation des connaissances acquises. Ramond de Carbonnières qui avait excellé dans ces disciplines et profondément marqué le milieu culturel bagnérais, s’imposa à tous comme le meilleur symbole pour la nouvelle société. La Société Ramond édite un bulletin annuel3.
Une troisième pointe s’élève au sud-est des deux précédentes forment avec elles les les Trois Sœurs ou Tres Sorores : c’est la punta de las Olas (3 003 m) qui se gravit par un itinéraire spectaculaire depuis le refuge en empruntant une « faja ». Les « fajas » sont des passages naturels, escarpés et souvent vertigineux qui se cachent dans le creux des falaises de la vallée d’Ordesa. Ces plis et replis dessinés par l’eau et le vent sont très nombreux, souvent discrets et toujours spectaculaires ! La « faja » la plus connue et la plus visitée est celle de Pelay longue de 7 kilomètres. On y accède par le Sentier des chasseurs : c’est une montée raide sous le couvert d’une hêtraie qui débouche sur le mirador de Calcilarruego. Lorsque je m’y étais rendu, quelques années plus tôt, j’avais été marqué par le panorama. À cet endroit, les vues qu’elles soient proches ou lointaines, plongeantes ou sur la ligne d’horizon sont toutes magnifiques. Au nord-ouest, sous la pyramide de Mondarruego, le Tozal del Mallo est d’une verticalité effrayante. Au nord, le cirque de Cotatuero qui creusent la muraille opposée est majestueux. Au nord-est, au fond de la vallée d’Ordesa, les Tres Sorores se fondent dans le ciel.
Du refuge, je remonte le ravin en direction du col du Cylindre. Près de l’étang glacé, juste avant d’atteindre le col, je remonte les éboulis du couloir nord-ouest de la montagne jusqu’au sommet. Du haut de ses 3 355 mètres, le Mont-Perdu domine des paysages sublimes. « La teinte lumineuse et rougeâtre, les formes trapues, la prédominance des plateaux, l’aridité complète des sommets, la netteté des ombres lointaines et surtout l’aspect féroce et enflammé des montagnes du Midi contrastent vivement avec les couleurs adoucies, bleuâtres, les formes alpestres et les grandes neiges du versant septentrional… Montagnes de pourpre, que je n’ose décrire, tellement elles diffèrent de tout ce que j’ai pu voir ailleurs » (Franz Schrader).
Jour 4. Du refuge de Goriz à la cabane de Fon Blanca
Ce matin, une courte étape me dépose près des magnifiques cascades étagées de Fon Blanca qui étalent leurs filets blancs au milieu de vertes pelouses. J’installe mon bivouac près d’un gros rocher conique qui fut longtemps un abri précieux pour les premiers pyrénéistes.
Aujourd’hui, j’aspire à l’immobilité ! Je veux savourer le luxe inouï du silence et de la solitude. Je veux voir le temps se figer, « se coucher à mes pieds en vieux chien gentil et que, soudain, on ne sache même plus qu'il était là4 ». Je veux m’accorder du temps libre pour jouir pleinement de tout ce qui m’entoure : flâner au bord du torrent, prendre le temps de profiter de la beauté des lieux et voir la lumière transfigurer la montagne. « Je pénètre ainsi un temps immobile, dans des sanctuaires d’éternité où la course des jours, les prétentions des hommes, tout désir et toute ambition grillent au soleil cru d’altitude sur le bûcher des vanités. Peu à peu, nous sommes pétris par cette ambiance et ce détachement, et notre anxiété du cours des choses devient totale sérénité4 ». Dans l’après-midi, je me balade tranquillement dans le canyon d’Añisclo, formidable entaille boisée de hêtres et de pins.
Jour 5. De la cabane de Fon Blanca au balcon de Pineta par la Faja de Tormosa.
Toute la nuit, le tonnerre a grondé et au petit matin, je découvre un ciel sombre et menaçant.
Je m’élève vers le nord en direction du col de Niscle par un immense escalier de pelouses, de baignoires et de cascades. Une harde d’isards se laissent approcher jusqu’à une certaine distance qu’ils jugent acceptables. Au-delà de cette frontière qu’ils ont fixée, ils émettent un chuintement, le fameux « pscheu-eu-eu » et ils s’enfuient. Vifs, rapides, ils avalent les difficultés du terrain – versants abrupts, crêtes découpées, aplomb rocheux… – en quelques secondes. Je les envie. Ma marche est plus lente mais mon esprit et mon corps y trouvent un équilibre.
Passé le col, je descends par une pente raide vers une pinède jusqu’à rejoindre une bifurcation. J’emprunte alors la « faja » de Tormosa qui court à flanc de montagne et parcourt le versant occidental de la vallée de Pineta avant de plonger vers la cascade éponyme. Les pelouses sont couvertes d’une incroyable variété de fleurs. Par endroits, quelques edelweiss forment de magnifiques petites étoiles en velours blanc sur un ciel de verdure. Les botanistes les appellent Leontopodium alpinum. Les randonneurs et les poètes préfèrent les termes de pieds-de-lion ou d’étoiles d’argent ! Leurs fleurs sont feutrées de poils blancs laineux avec une inflorescence caractéristique en assemblage de 5 à 6 petits capitules jaunes entourés de folioles disposées en étoile.
Les nuages bas et menaçants du matin sont désormais encore plus bas et menaçants. Bientôt, il se met à pleuvoir. D'abord de larges gouttes mouchetant les rochers. Puis, sans transition, un véritable effondrement liquide sur la montagne. Certains prétendent que la pluie possède une beauté de forme et de mouvements. D’autres affirment qu’ils connaissent dans ces moments d’intempéries plus d’émotion que devant les couleurs d’un jour ensoleillé. Pff ! Je trouve la pluie du jour sans beauté, compacte et lourde. Elle tombe dans le cou, le long des bras, dans les chaussures.
Lorsque j’arrive au pied de la grande cascade, il pleut encore. C’est une pluie qui semble s’être installée pour la journée. Il n’y a personne. Le froid est pénétrant. Je m’installe dans la tente. Rapidement, je fais ronronner le réchaud pour me gorger du liquide brûlant et recouvrer un peu de chaleur. Ensuite, confortablement installé dans le cocon douillet de mon abri, l’attente est douce entre sieste, écriture et boissons chaudes. Puis la lumière disparaît progressivement, presque imperceptiblement et à la nuit venue, le bruit de la cascade s’amplifie. Vient alors le moment où je me glisse complètement dans le duvet et je me livre « à ce rituel que tous les vagabonds du monde tiennent pour le bonheur suprême : déployer lentement les jambes qui les ont portés tout le jour. Et les tenir droites, tendues, immobiles, jusqu’à ce que la lumière de l’aurore leur commande de reprendre l’effort5 ».
Jour 6. Du cirque de Pineta au refuge des Espuguettes
Ce matin, je franchis la muraille du cirque de Pineta et j’atteins la cuvette suspendue du lac Glacé. Je longe la rive septentrionale de cette magnifique étendue d’eau à travers des roches de toutes sortes. Certaines sont ciselées en multiples cannelures, résultat du lent processus d’érosion. Quelques névés plus ou moins longs achèvent de fondre au soleil brûlant de l’été.
Je remonte ensuite le couloir d’éboulis qui mène à la brèche de Tuquerouye. Après un bel effort, je contemple depuis l’étroite échancrure l'un des plus beaux spectacles pyrénéens : au-dessus du magnifique lac Glacé, se dévoilent la face nord du Mont-Perdu (3 355 m) avec son glacier en perdition et le Cylindre du Marboré (3 335 m), ce géant de marbre « dont les lignes babyloniennes et perpendiculaires lui donnent un air inaccessible ».
Le refuge en forme d'ogive qui occupe la brèche a été inauguré le 5 août 1890. Quelques jours plus tard, le 11 août, le guide François Bernat-Salles y montait, sur son dos, une statue de la Vierge de 75 kilogrammes, toujours en place. Côté français, le refuge est accessible par la pente très raide et couverte d’éboulis croulants du couloir de la brèche de Tuquerouye. Même si son ascension est rapide et ne présente pas de difficultés techniques, c’est une belle « bavante » ! Je descends par ce couloir très raide qui fend le cirque d’Estaubé au milieu de parois vertigineuses. En bas du couloir, se trouve un monolithe en forme de cône qu’on appelle la borne de Tuquerouye. Tuque rouye signifie littéralement « piton rouge ». Son nom viendrait de la présence, au pied de la montagne, d’un gisement de terre ocre rouge qui servait aux bergers à fabriquer de la teinture pour marquer leur bétail.
Je traverse la base supérieure du cirque d’Estaubé et rejoins la Hourquette d’Alans (2430 m) avant de plonger dans les verts pâturages jusqu’au refuge des Espuguettes. Construit en 1972, ce refuge situé à 2 027 mètres d’altitude sur le plateau du Pailla doit son nom aux petites grottes qui servaient autrefois d’abris aux bergers. Il est remarquablement situé face au cirque de Gavarnie et au pied du couloir Swan du Grand Astazou : cette voie vertigineuse haute de 450 mètres, étroite et inclinée à 50°, a été ouverte en 1885 par Henri Passet qui avait, à cette occasion, taillé 700 marches dans la glace. J’installe ma tente près du refuge. L’herbe est abondante. Le bivouac est confortable. La soirée s’annonce magnifique. « Les nuits de Gavarnie sont souvent merveilleuses, surtout quand elles sont calmes, sereines et tièdes, et quand la lune, après s’être annoncée un peu partout par des lueurs indécises et tremblantes, surgit soudain au haut du cirque comme un phare qu’on allume au sommet d’une falaise. Dans le silence grandiose et religieux de ces belles nuits d’été, on n’entend que la voix lamentable, monotone, éternelle et sauvage des cascades qui s’engouffrent sous la neige et continuent à y mugir6 ».
Jour 7. Du refuge des Espuguettes au refuge de la brèche de Roland
Ce matin, j’évite la foule qui chaque jour d’été arpente en masse les rues du village de Gavarnie et la piste qui mène à l’Hôtellerie de la Cascade. Je rejoins directement la belle bâtisse par la Hount (« source ») Blanque dans le bois d’Arribama. Derrière la vaste plaine alluviale du fond du cirque, couverte par une forêt de pins qui s’ouvre sur des clairières herbeuses, se dresse le colosse de Gavarnie avec ses magnifiques gradins calcaires et ses cascades qui se jettent dans le vide dont la plus impressionnante, la Grande Cascade, tombe de 422 mètres !
Je remonte ensuite par l’itinéraire des « Échelles des Sarradets » une pente herbeuse couverte d’iris des Pyrénées à rendre jaloux le ciel. Les parois du cirque impressionnent. Lorsque je me retourne, je découvre le pic du Marboré de pied en cap : il impose le respect par son envergure et sa stature solennelle. Son ascension la plus facile se fait par la brèche de Roland. Cette brèche est le passage clé qui ouvre le champ des possibles vers la plupart des sommets du cirque. Pendant longtemps, les pyrénéistes ont cherché à y établir un camp de base, conscient de la position privilégiée du site. En 1883, plusieurs grottes ont même été creusées à l'initiative de Russell. Puis finalement, un refuge a été construit et inauguré le 21 octobre 1956 par Herzog devenu célèbre après avoir réalisé avec Lachenal la première ascension d’un sommet de plus de 8 000 mètres : c’était l'Annapurna I (8 091 m), le 3 juin 1950.
Je passe la nuit au refuge.
Jour 8. Vers le toit du cirque
Tôt ce matin, je me mets en marche, bien décidé à atteindre l’objectif du jour. Dès l’aurore, je franchis la brèche de Roland. De cette merveilleuse fenêtre, les montagnes aragonaises et la sierra de Guara resplendissent sous des lumières vaporeuses tandis qu’à mes pieds, l’immense massif calcaire d’Ordesa dévoile ses profonds canyons et ses puissants escarpements. Je traverse ensuite la corniche dite du « pas des Isards » et poursuis ma progression dans un chaos minéral indescriptible où ciel, hauteurs et précipices ne font qu’un. Dans ce royaume d’altitude, la glace a disparu et la roche règne. Ce jour-là, elle est éclairée par un soleil chaleureux. J’atteins le pic du Marboré. Avec ses 3 248 mètres, le sommet est le point culminant du cirque et un des plus beaux observatoires des Pyrénées. C’est Russell qui le baptisa lors de son ascension le 24 septembre 1865 : « ce pic célèbre, si plein de caractère et de grandeur, monarque incontesté de tout le fameux Cirque, n’avait même pas de nom avant mon ascension, comme on peut s’en convaincre en relisant tous les ouvrages de cette lointaine époque (…). Aussi, à ma descente, je n’eus aucun scrupule à prendre la liberté de lui donner la personnalité qui lui manquait, et à le baptiser du nom qu’il a toujours porté depuis6 ». De là-haut, le cirque exprime toute sa démesure avec ses hauts sommets que je découvre en enfilade et le profond abîme que je domine de près de 1 600 mètres au-dessus de l’Hôtellerie du Cirque ! La bâtisse est semblable à un dé. Dans les pâturages de la montagne d’Alans, « les moutons sont de minuscules œufs de fourmis qui roulent sur les pentes. Je suis ivre de montagne, de vent, d’horizon, de silence, d’air pur. Ivre d’altitude. En haut, tout semble plus simple et j’ai le sentiment que le monde ne peut s’apprécier que depuis les cimes7 ».
Je quitte presque à regret le pic. La descente, pourtant plus rapide, me paraît plus longue que la montée. Elle est aussi plus déprimante car elle marque la fin de mon tour de cet « immense poème géologique ».
Je descends ensuite à Gavarnie. Les retrouvailles avec la foule me rendent un peu flagada. Assis à la terrasse d’un bar, je vois passer des touristes réjouis par leur promenade en famille. Je regarde « avec étonnement leurs visages étrangers : on n’est plus sur la même planète, on n’est plus sur sa planète et tout est à recommencer8 ».
En fin d’après-midi, je me rends devant l’hôtel des Voyageurs dont j’ai lu tant d’histoires. Avant 1860, ce n’était qu’une auberge. Mais pas n’importe quelle auberge ! Elle avait notamment accueilli Ramond de Carbonières puis la reine Hortense qui prétendait avoir passé en ces lieux les plus heureuses nuits de sa vie : neuf mois plus tard, venait au monde celui qui allait devenir Napoléon III ! Après 1860, l’auberge fut transformée et devint l’hôtel sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Rapidement, cet hôtel accueillit une clientèle huppée et en crinoline. Les écrivains et les pyrénéistes s'y succédèrent. Un registre des voyageurs indique les séjours de Packe, Wallon, Swan ou encore le grand Henry Russell. Au contact de ces clients riches, naissaient des générations de guides, jusque-là éleveurs, chasseurs d’isards ou contrebandiers. Descendant d’une grande famille de guides, Bastien Passet a lui aussi été porteur puis guide. En 1995, alors qu’il est âgé de 74 ans, il racontait : « Le guide, c’était un peu le domestique de ces messieurs-dames. Il portait tout, était mal équipé, mal chaussé. Moi, je marchais en chaussettes de laine sur le rocher pour ne pas user mes chaussures cloutées. Mon grand-père Henri, qui était un gros ronfleur, dormait dehors, même par grand froid, pour ne pas gêner les clients !15 ». Dans la deuxième moitié du XXe siècle, l’hôtel eut bien du mal à renouveler sa clientèle et à se mettre en conformité avec les normes de confort et de sécurité. Il ferma définitivement ses portes en 1990. En 2006, un incendie ravagea la partie la plus ancienne où se trouvait la chambre d’Henry Russell. De cette partie, il ne reste aujourd’hui que la façade : triste fin pour cet hôtel de légende !
Depuis mon dernier passage, la législation dans le parc a changé et certaines zones de bivouac ne sont plus autorisées…
1Alexandre Poussin, Sylvain Tesson, La marche vers le ciel, Robert Laffont
2Faces à faces.
3https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Ramond_de_Carbonni%C3%A8res
4Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, 2011.
5Sylvain Tesson, L’Axe du loup : de la Sibérie à l’Inde sur les pas des évadés du Goulag, Robert Laffont, 2004
6Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, Pyrémonde
7Lodewijk Allaert, Carpates, la traversée de l’Europe sauvage, Transboréal.
8Anne-Laure Boch, L’euphorie des cimes, Transboréal