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Les Pyrénées Luchonnaises

FRANCE

La montagne luchonnaise, c'est avant tout la montagne au-dessus du lac d’Oô. On y découvre le cirque d’Espingo, véritable concentré des Pyrénées avec des pelouses alpines verdoyantes au pied de hauts sommets grisonnants, des torrents fougueux qui s’apaisent dans de magnifiques lacs, des brebis qui s’étirent en de longues traînées blanches sur les hauteurs et un refuge accueillant… Plus haut, entre un sentier superbement pavé et de vagues cheminements, vous atteindrez le lac du Portillon et le refuge Jean Arlaud avant de grimper sur le vaste plateau de la Tusse de Montarqué (2 889 m). La situation géographique de cette montagne en plein centre du cirque du Portillon offre aux randonneurs qui la gravissent une vue plongeante magnifique sur le lac Glacé et une vue phénoménale à 360° sur tout un ensemble de pics hautains, farouches et redoutables avec leurs grandes parois noires et grises. On compte treize principaux sommets à plus de 3 000 m dont le Perdiguère, point culminant de la Haute Garonne avec ses 3 222 m.



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Voyage pédestre au coeur des "3 000" pyrénéens

Au petit matin, une voix dans le haut-parleur annonce l’arrivée à Bagnères-de-Luchon. Le nez collé à la vitre, je scrute avec attention le paysage plongé encore dans la nuit. Soudain, les freins crient et le train s’immobilise. Je descends puis je prends une navette vers les granges d’Astau, point de départ de ma petite traversée pyrénéenne.
        L’aube est chaude lorsque je monte vers le lac d’Oô bien avant les hordes de randonneurs. Le lac d'Oô, c'était par le passé un haut lieu de romantisme où les poètes du XIXe siècle y voyaient de « terribles abîmes » ou de « sublimes horreurs ». Le lac d'Oô, c'est aussi un lac domestiqué par l'homme avec la construction dans les années 1920 d'un barrage. Le lac d'Oô, c'est surtout aujourd'hui un incontournable pour les randonneurs avec son magnifique cirque et sa cascade haute de 273 mètres. Mais, l’enchantement ne s’arrête pas là… car plus haut, se trouvent encore d’autres lacs. Posés à la limite des derniers mélèzes, le cirque d’Espingo est d’une magnificence divine avec ses pelouses verdoyantes, ses imposants sommets grisonnants et ses torrents fougueux qui s’apaisent dans deux magnifiques lacs. Ce sont les lacs de Saussat et d’Espingo qui servent de décor au refuge d'Espingo construit en 1937.

Jour 1. Le val d’Arrouge
Au-delà du refuge, je remonte le val d’Arrouge sur de grandes pentes d’herbes et d’éboulis assez raides à la conquête d’un nouvel objectif : atteindre les « presque 3 000 » que sont les pics d’Arrouge (2 925 m) et de Hourgade (2 964 m). Ce dernier forme un nœud de trois crêtes séparant des régions magnifiques entre les montagnes de Saint-Lary et du Haut-Luchonnais. Quand j’y pose mes pieds, me reviennent à l’esprit ces mots du pyrénéiste Pierre Soubiron : « les lointains sont magnifiques dans toutes les directions ; mais le clou de cette ascension, c’est certainement la vue plongeante sur le lac de Caillauas qu’on a littéralement sous les pieds à 800 mètres de profondeur ». Il avait raison : l’arrivée au sommet est un véritable lever de rideau et la vue sur le lac est fabuleuse. En ce début d’été, j’aperçois sur ses eaux d’un bleu électrique une dizaine d’îles flottantes : ce sont des blocs de glace que le soleil fait étinceler comme des diamants. Tout autour, les montagnes assoupies se réveillent lentement d’un long hiver en se débarrassant progressivement de leur manteau de neige.

Jour 2. Les Spijeolles, hautaines et redoutables : vraiment ?
Par une autre belle journée d’été, je m’attaque aux Spijeoles (3 065 m). À l’approche des petits plans d’eau de la coume de l’Abesque, le pic paraît imprenable : « célèbre par ses dièdres et autres éperons, [il est] hautain, farouche, redoutable avec ses grandes parois noires et grises1 ». Et pourtant, c’est une montagne facilement accessible par sa voie normale.
        Après avoir emprunté un sentier superbement pavé le long de la neste d’Oô et de vagues cheminements sur les pelouses au pied de la face orientale du pic, j’atteins un collet qui s’ouvre sur le magnifique lac Glacé ou lac du port d’Oô dont le bleu laiteux contraste avec le gris minéral des nombreux sommets qui l’enclavent. Tous me tentent ! Mais avant de rêver à d’autres ascensions, je dois d’abord venir à bout de celle-ci : je remonte la face sud du pic qui regarde l’étendue d’eau par des pentes assez douces couvertes d’éboulis gris, rouges et ocre. Au sommet, mes yeux tournent autour de l’horizon pendant plus d’une heure : j’ai l’air d’une girouette ! « Juste au sud, paraît l’âpre et blanche ouverture du Port d’Oô où sanglote le vent d’Espagne (…). En continuant à droite, je revois un de mes plus anciens amis, le triple pic des Gourgs-Blancs, dont la hauteur est encore indécise. Les Alpes en seraient fières, et cependant, depuis mon ascension de 1864, il a rarement été escaladé. Derrière lui, en Espagne, se laisse voir la tête blanche du Posets. À l’ouest-sud-ouest, l’aride Suelsa brille comme le soleil. À l’ouest, je ne me lasse pas de remonter avec les yeux sur le Grand Bachimale, morne mais superbe montagne qui borne à l’ouest le vallon d’Aygues-Tortes, et dont Schrader, qui en fut le premier conquérant, n’a pas exagéré les charmes et la splendeur. À l’ouest, entre le vallon de Clarabide et celui d’Aygues-Tortes, le soleil veloute la verdure du pic modeste connu partout dans le val Louron, sous le nom de Pétar, et sous nos pieds, dans la même direction, fuit en descendant de l’est à l’ouest, le vallon bien nommé des Gourgs-Blancs, dont tous les lacs sont gelés. Il y a là plusieurs centaines d’hectares de neige, où on ne voit pas une île, pas même une ombre, sauf quand un nuage passe sur le soleil2 ». Deux alpinistes, le nez en pelure d’oignon et le visage mangé de barbes, me rejoignent au sommet :
- Y’avait du gaz ! me dit l’un d’eux en souriant.
Les alpinistes aiment « quand il y a du gaz », ils aiment se confronter au danger. Ils s’apparentent un peu à des toxicomanes drogués par les sécrétions de leurs hormones de stress, entre autres l’adrénaline et les endorphines. « Les effets cérébraux de ces hormones sont bien connus, notamment l’insensibilité à la douleur, l’excitation psychomotrice et l’exaltation3 ».
        Je descends des Spijeolles et me dirige vers un collet situé au pied du port d’Oô dans un cadre montagnard enchanteur. Il n’y a pas le moindre espace de plat aménagé pour installer le bivouac. Je m’improvise terrassier et je bénis dans l’effort, dont je me serais bien passé, une qualité de ma tente : sa petite surface au sol lui permet de tenir dans un espace réduit !
Alors que le soleil modifie les couleurs des montagnes au fur et à mesure qu’il décline vers l’ouest, je reste une bonne heure assis sur un énorme rocher le temps de déguster mon repas du soir et le panorama inouï qui s’étend à face à moi : les pic des Gourgs-Blancs, Gourdon et des Spijeolles sont en majesté et emportent mon cœur et ma pensée vers d’autres rêves.

Jour 3. Reliques de glaciers
Aujourd’hui, je gravis le pic Gourdon (3 034 m) par son arête méridionale depuis le col des Gourgs-Blancs. Le pic porte le nom de Maurice Gourdon en reconnaissance des services que ce personnage a rendus aux Pyrénées par ses découvertes, ses photos, ses dessins et ses peintures. Ce cartographe nantais se déplaçait souvent avec une encombrante chambre photographique et ramenait de nombreuses images de ses ascensions et de ses explorations. Je monte ensuite l’une des rares zones des Pyrénées où il reste encore de petits glaciers. Au milieu du XIXe siècle, alors qu’il était au stade maximum de son extension, le glacier du Seil de la Baque s'étalait sur 1,45 km2. En 2020, il ne reste de l'antique calotte que 0,11 km2 réparti en trois minuscules glaciers. Au-dessus de ces reliques, je gravis, accompagné par trois Espagnols rencontrés sur le chemin, les trois pointes du Seil de la Baque : le Seil de la Baque (3 110 m) et les caps du Seil de la Baque occidentale (3 097 m) et orientale (3 103 m). Puis, je retourne au port d’Oô : je mange rapidement, je glisse dans mon duvet et je m’endors comme une mouche qu’on écrase.

Jour 4. Quel belvédère !
Je pars avant cinq heures par une de ces matinées froides et pures qui fouettent le corps. Je suis pressé d’atteindre le vaste plateau de la Tusse de Montarqué (2 889 m) car je veux mettre en boîte par quelques clics-clacs photographiques les paysages à la lumière naissante de l’aube. Là-haut, au centre du cirque du Portillon, la vue sur la ligne d’horizon est phénoménale sur tout un ensemble de pics admirables avec leurs grandes parois noires et grises. Il y a notamment treize sommets à plus de 3 000 mètres !
        Relativement satisfait de mes photos, de mes plans larges sur des horizons infinis et de mes zooms sur des détails rocheux, je quitte ce magnifique belvédère pour descendre vers le lac du Portillon où se trouve le refuge Jean Arlaud du nom du célèbre pyrénéiste qui trouva la mort sur le pic des Gourgs Blancs, le 24 juillet 1938, à l’âge de 42 ans.
        Au cours de mes escapades pyrénéennes, je n’ai assisté qu’à deux reprises à des « accidents » : c’étaient à chaque fois dans le secteur du Perdiguère. La première fois, alors que je descendais du lac Glacé, j’ai vu un homme qui faisait les cent pas au pied de la paroi des Spijeolles avec un téléphone collé à l’oreille :
- Putain, pas possible, y’a pas de réseau dans le secteur !
C’était la panique comme si l’expérience ou l’intelligence ne pouvait plus rien faire. Il m’expliquait que son pote avait posé ses mains sur une prise :
- Ce putain de bloc était instable, mon pote est tombé, il a rebondi sur la paroi, s’est arrêté rapidement mais le bloc lui est tombé sur le bras. Il ne peut plus bouger. Son bras est broyé… et y’a pas de réseau dans le secteur ! Fais chier !
- Restes-là, je descends au refuge d’Espingo, je préviens le gardien, les secours vont arriver…
Quelques heures plus tard, les secours étaient là.
La deuxième fois, c’était sur les pentes de la Tusse de Montarqué. Il y avait un groupe d’une douzaine de randonneurs. L’un d’eux s’était foulé la cheville. Il y avait du réseau, ses amis en ont profité pour passer un coup de fil. Le peloton de gendarmerie de haute montagne a été sollicité pour intervenir alors que le refuge du Portillon était à moins d’une demi-heure de marche et qu’il y avait une douzaine de personnes susceptibles d’aider le « blessé » ! Heureusement qu’il n’y a pas trop de pépins en montagne. Et je m’étonne d’ailleurs qu’il n’y en ait pas plus : « quand on sait le nombre de touristes, promeneurs, alpinistes qui, après en avoir rêvé toute l’année, évoluent [dans les massifs pyrénéens] un beau jour d’été, et quand on a un peu observé le comportement de beaucoup, on se dit que la montagne est une mère pleine d’indulgence pour les écarts de conduite de ses enfants4 ».
        Je monte ma tente près du refuge du Portillon : il y a un petit plateau aménagé derrière le parement du barrage. Devant moi, une puissante crête qui ne mollit pratiquement jamais à moins de 2 900 mètres barre l’horizon. Elle est rehaussée de huit sommets à plus de 3 000 mètres qui essaient d’embrocher le ciel ! Le Perdiguère (3 222 m) est le plus haut. C’est aussi le plus facile du cirque du Portillon même si ce terme n’a pas vraiment de sens en montagne : pour preuve, à la fin du XIXe siècle, Marcel Spont, un des pionniers du pyrénéisme, s’est tué sur le Perdiguère à cause de rochers instables. Selon Russell, qui en réalisa l’ascension en 1863, ce pic était « perfide : c’était un monceau mobile de blocs en équilibre. C’était une ruine gigantesque en pierres sèches. Un enfant pourrait, du bout du doigt, y mettre en mouvement tout un hectare de pierres, ou même de blocs énormes. On devine le danger qui résulte de la décrépitude d’une montagne si massive. Mieux vaudrait une paroi verticale de granit : elle inspirerait plus de confiance que le Perdiguère, malgré la suavité de ses contours. Le traître ! Mais quel observatoire1 » !

Jour 5. Entre ciel et terre
Le lendemain, je le gravis par le col supérieur de Litérole, point de départ d’une petite cheminée que je remonte et d’une pente de blocs mouvants que je traverse pour atteindre la tête de ce lourd sommet aux arêtes puissantes. Tout là-haut, les montagnes se perdent à l’infini dans toutes les directions dans des nuances de bleu sombre.
        Il est très tôt lorsque je repasse au col supérieur de Litérole et comme le temps est au beau fixe, je poursuis sur la crête frontalière rehaussée de quelques sommets : d’abord, le tuc de Litérole (3 095 m) puis le pic (3 121 m) et la pointe (3 098 m) Royo d’une couleur brun orangé rappelant celle de la rouille et enfin, sur la crête à nouveau grisonnante, la pointe (3 132 m) et l’aiguille (3 028 m) de Litérole que je gravis par quelques pas d’escalade. Je rejoins ensuite le col inférieur de Litérole. Il est encore tôt lorsque la double pointe des Crabioules se dresse devant moi avec une étonnante fierté. Sa face occidentale paraît inaccessible. Pourtant, elle a une faiblesse : la brèche Jean Mamy que j’atteins par un long couloir de roches délitées. Au-delà de ce passage-clé, un autre couloir plus court et plus raide puis une arête assez aérienne au-dessus des précipices du cirque des Crabioules mènent au pic occidental des Crabioules (3 106 m). Au sommet, je renonce à traverser la crête déchiquetée et parfois très aérienne jusqu’au pic oriental. Dans la descente, j’observe des grimpeurs qui se hasardent sur la crête vers le pic Lézat : « Qui êtes-vous alpinistes ? Êtres errants ? Êtres néant ? Êtres du vide et ne pas l’être, vertiges happés par l’espérance, pousse et grimpe et grimpe et grimpe5 ». Et moi, je descends et descends et descends. Qu’elle est longue la descente jusqu’aux granges d’Astau ! Les descentes, pourtant plus rapides, me paraissent toujours plus longues que les montées. Elles sont aussi plus déprimantes. « Dans la montée, on dose, tout en muscles, en traction et en force ; dans la descente on compose, on amortit les chocs, on encaisse avec les tendons. À la montée, les pieds sont libres, évitent les embûches du chemin comme s’ils avaient des yeux. Ils deviennent intelligents. L’esprit peut donc folâtrer ailleurs. À la descente, chaque pas doit être calculé, posé, surveillé ; l’esprit est accaparé par la phobie de l’entorse ou la peur de la chute6 ».
        Le soir-même, je prends la navette et me rends à Bagnères-de-Luchon. La station thermale n’a plus le prestige d’antan. Les allées d’Étigny exhalent néanmoins un charme désuet. Des grappes humaines se concentrent dans les bars et les restaurants. Le ciel est noir. L’eau dégouline de partout. Je ne revois plus le soleil. Nourrie des pluies diluviennes, la rivière de la Pique, qui a la couleur du caramel, est en furie.

Jour 6. La crête des Hounts-Secs Au matin, le soleil hésite à s’imposer, le vent hésite à laver le ciel, les nuages hésitent à déverser leur trop-plein d’eau : là-haut, il y a concertation. Ici-bas, pour ne rien regretter, je n’hésite pas. Je monte à la station de Superbagnères. C’est Ludovic Dardenne, président du syndicat d’initiative de Luchon au début du siècle dernier, qui proposa de créer cette station de cure d’air et de sports d’hiver sur le plateau de Superbagnères. Le Grand Hôtel, monument emblématique des lieux, fut bâti entre 1911 et 1922. À la même époque, un chemin de fer à crémaillère fut construit pour permettre un accès rapide à l’hôtel depuis la ville thermale. Le déraillement d’une locomotive en 1954 qui coûta la vie de 8 personnes puis la construction de la route actuelle portèrent le coup de grâce à l’activité ferroviaire qui ferma définitivement en 1966. Là-haut, une rapide ascension me propulse sur la coume de Bourg (2 367 m) et le Céciré (2 403 m). Même si beaucoup de pyrénéistes les qualifient de montagnes à vaches, ces pics n’en demeurent pas moins de remarquables belvédères d’avant-chaîne. Je poursuis ensuite toute crête vers le sud par une suite d’ondulations herbeuses et gravis successivement le pic de Subescale (2 436 m), le pic de Coume Nère (2 424 m) et le cap des Hounts Secs (2 698 m) qui m’offrent des vues plongeantes intéressantes à l’ouest sur le val d’Arrouge, le refuge d’Espingo et de nombreux lacs que l’eau des torrents enfante. Je descends par le pic Sarnès (2 600 m) avant de rejoindre la cabane éponyme où quelques petites sources qui rendent localement les prés humides calment aussi ma soif.

Jour 7. Coup de foudre!
La cabane est remarquablement située face au cirque des Crabioules et d’une couronne de pics escarpés : la silhouette massive du Maupas, l’imposante muraille nord de la double pointe des Crabioules, le sévère pic de Lézat ou encore la jolie pyramide du Grand Quayrat (3 060 m).
        Dès le lendemain, je gravis ce sommet caractéristique du Luchonnais alors que le matin est d’un bleu immaculé. Tout commence par une progression paradisiaque vers la cascade d’Enfer et le gouffre d’Enfer ! Après ça, il faut « enfer » encore beaucoup pour espérer vaincre le sommet, considéré comme l’un des 3 000 pyrénéens les moins faciles à gravir. Je m’extirpe de la gorge d’Enfer avant d’atteindre les anciennes mines des Crabioules puis la cabane de Sarnès posé sur un petit replat. Par endroits, je profite de quelques échappées de vue sur le cirque de Crabioules et ses cascades rugissantes qui dégringolent le long de murailles vertigineuses. Ce cirque d’origine glaciaire est une espèce d’escaliers gigantesques à quatre marches dont chacune, haute d’environ 500 mètres, est difficile à franchir. D’ailleurs, en patois local, crabioules signifie « petites chèvres » ou « territoire à isards » : à croire que la zone est exclusivement réservée aux caprins ! Plus haut, après avoir longé les rives du lac des Crabioules, je franchis par un couloir assez raide le col de Quayrat posé sur une puissante crête entre le Petit et le Grand Quayrat. Je rejoins ensuite sur le versant opposé le grand couloir occidental de la voie normale. Au cours de la matinée, le ciel s’est chargé tranquillement de nuages plus ou moins menaçants jusqu’à ce que j’aperçoive tout près de moi, venant du sud, un mur pareil à une déferlante écumante. Il avance rapidement en effaçant un à un les sommets de mon horizon. L’idée déplaisante qu’il faudrait renoncer au sommet me traverse l’esprit mais je la réprouve. Juste après l’antécime, j’évite une crête disloquée par une vire facile puis escalade un bloc de quatre mètres pour atteindre le sommet. Je n’ai pas le temps de me reposer ni même de profiter de la vue. Tout d’un coup, il fait noir sur Terre comme dans un four ! Puis la foudre étincelante éclate dans les nues. Je l'entends gronder et je sens trembler la terre. L’orage s’approche. Autour de moi, les cailloux sifflent comme des serpents et s’allument de lueurs bleutées. C’est là une manifestation de l'effet de couronne plus connue sous le nom de feu de Saint-Elme. Le champ électrique produit par la différence de potentiel entre le nuage chargé au-dessus de ma tête et le sol est suffisamment élevé pour ioniser l’air et créer de petites décharges électriques… Je ne peux même plus tenir mes bâtons dans les mains tellement ils sont chargés ! Je prends mes jambes à mon cou pour quitter au plus vite cette crête électrique rendue glissante par la pluie et la grêle mêlées et je prie pour que le courroux du ciel ne fasse pas tomber sur ma tête un déluge de feux. J’aime à dire habituellement que c’est dans la confrontation quotidienne avec les éléments et dans l’action que je puise ma force ; mais là, dans la précipitation de la descente, je ne ressens rien d’autre que de la faiblesse et de la peur. J’ai l’impression de ne rien maîtriser, d’être entièrement lié au bon vouloir de la fée électricité. Soudain, la foudre tombe sur le sommet et le canal conducteur éclate dans un claquement assourdissant. Alors, le vent se lève rugissant, mugissant, bondissant de cimes en cimes sans buter sur rien d’autres que mon corps. Transi par le froid et la peur, je continue à descendre à toute vitesse et parviens enfin à la cabane de Sarnès. Là, je recouvre mes esprits et profite du retour des rayons du soleil. Quelle frayeur !

Départ
Après une nuit à la cabane, je rejoins les berges du Lys et longe la route sur 12 kilomètres jusqu’à Bagnères-de-Luchon.


1 Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ? Éditions Guérin.
2 Chantal Mauduit, J’habite au Paradis, JC Lattès.
3 Sylvain Tesson, La marche vers le ciel, Robert Laffont.
4 Gustave Flaubert, Correspondance, t. IV, op. cit., lettre à sa nièce Caroline, 1er juillet 1874
5 Julie Boch et Émeric Fisset, Kamtchatka, au paradis des ours et des volcans, éditions Transboréal.
6 Lodewijk Allaert, Carpates, la traversée de l’Europe sauvage, Transboréal.