Voyage pédestre sur îles de Flakstadøya et de de Vestvågøya dans l’archipel des Lofoten
Le bus me dépose à l’embouchure du fjord de Selfjord, à l’endroit exact où j’avais terminé ma traversée de l’île de Moskenesøya…
Jour 1. Panorama inouï, alimentation, plage de sable blanc
Devant l’abri de bus, une montagne se dresse tel l’aileron d’un requin géant. La vue de ce pic imposant qui porte le nom de Volanstinden allume une étincelle dans mes yeux d’alpiniste et je n’ai qu’une envie : le gravir, bien-sûr !
Avant de me rendre en Norvège, j’avais lu quelques récits d’ascensions et regardé quelques topos de ses voies. Deux voies faciles feintent les difficultés qu’opposerait une ascension frontale par le nord. Elles attaquent la montagne par ses flancs, se rejoignent à un col avant de remonter la longue échine de la crête sud jusqu’au sommet. Je longe la route E10, sur environ un kilomètre puis entame l’ascension par le versant occidental de la montagne. Là-haut, je ne sais plus quels adjectifs employés pour décrire la vue. Je pensais avoir atteint la limite de l’inouï le jour d’avant ou encore ceux d’avant… Mais, aujourd’hui, c’est au-delà de l’inouï sous la fantastique clarté du ciel. Je note simplement sur mon carnet : « à recommander » car s’y rendre est préférable à toutes les descriptions que je pourrais en faire. Ce sommet gratifie d’un panorama parfait sur une partie de l’archipel des Lofoten. J’y reste plusieurs minutes puis embrassant une dernière fois le site du regard, je me promets de revenir.
Je descends par le versant oriental de la montagne. Je croise quelques randonneurs. Savent-ils vraiment ce qui les attend ? Quelqu’un les a mis en garde devant tant de beautés ? Je rejoins la route 803, la suis vers le nord jusqu’à son embranchement avec la E10, direction Ramberg.
J’arrive dans le village en début d’après-midi. Pour moi, c’est un passage obligé car on y trouve un « Bunnprix » bien achalandé où je vais pouvoir faire quelques courses pour les jours à venir et retrouver la joie de me savoir à nouveau autonome. Il n’est jamais facile de faire ses courses dans un pays dont on ne connaît qu’un seul mot « god tur », bien inutile en pareille circonstance. La variété que j’apporte à mon régime alimentaire est toute relative et le panier ressemble à s’y méprendre au précédent : quelques soupes, des nouilles chinoises et du vermicelle de riz – leurs préparations ont le mérite d’être simples et peu énergivores – accompagnés de sauces en poudre diverses et variées allant de la sauce tomate à la sauce béarnaise en passant par les sauces au poivre et hollandaises. Pour les pauses gourmandes ou sucrées, je mange des mangues ou des abricots secs et des mélanges à base de raisins, bananes, ananas, papayes, amandes et noix de coco. Si quelques éléments à teneur élevée en sucre sont encore nécessaires, j’ai quelques gâteaux au chocolat. Le sel, je le trouve dans mes cacahuètes. Les flocons d’avoines et du chocolat à l’eau assurent mes petits déjeuners.
Une fois m’être acquitté de la corvée des courses, je m’assieds sur un banc devant le supermarché et laisse infuser les minutes en même temps qu’un thé. Mes yeux se posent sur la montagne qui fait face à ce symbole de la surconsommation et de la croissance. J’y aperçois un espace gorgé de vie et au milieu, se dessine un sentier. Ne serait-ce pas un passage pour découvrir une autre image hallucinante de l’archipel ? Je ne pense plus à rien d’autre qu’à grimper là-haut. Mes yeux demandent à voir. C’est de la surconsommation sans déchet, sans carte de crédit. Juste pour le plaisir de sentir vivre son corps, battre son cœur et saisir des émotions. Je me lance. Tout mon être est plein de vitalité : mon corps durcit, mes muscles se tendent, mes poumons se gonflent et des gouttes de sueur perlent sur mon visage. La pente bien que raide – imaginez un peu : une dénivelée de 696 m en moins de 2 km – est vite avalée. Je gravis le Nubben (240 m) puis le Moltinden (696 m ; j’ai gravi quelques jours plus tôt un pic homonyme sur l’île de Moskenesøya) et la récompense est encore immense. À mes pieds, la baie de Flakstadpollen ressemble à un lagon tropical avec ses eaux turquoise et ses plages de sable blanc. Je redescends, m’installe dans le camping du village qui borde la plage paradisiaque. En début de soirée, le calme baigne sur l’étendue de sable d’une blancheur merveilleuse. Du haut d’un rocher, j’observe. Je suis spectateur, à l’affût du moindre événement. Devant moi, « rien n’est plus beau que la manière dont la mer tente, sans arrêt, d’étreindre la plage. Peu importe combien de fois elle est repoussée ». (Sarah Kay). Là, une femme âgée s’assied sur la chaise pliante qu’elle transporte et ouvre un livre. Elle lit quelques pages et puis s’en va. Bon vent ! Là-bas, un homme se promène. Grand, mince, doté d’un corps parfait, il cherche à séduire. Peine perdue. Il pourra toujours se dire que « la vue d’une belle mer est consolante » (Stendhal). Plus loin, une jeune fille chantonne quelques ballades anglaises en grattant sa guitare, sous le regard attentionné de son amoureux. Le soleil s’approche de l’horizon. La lumière s’amenuise imperceptiblement. Les vagues sont presque silencieuses. La nuit promet d’être douce…
Jour 2. Réveil, Hameau de Nusford, drone
Un tôt lever me jette sur la route à 6h. Je quitte le village de Ramberg par la route E10 puis par la route 807 empruntée partiellement la veille après l’ascension du pic Volanstinden. Je traverse le petit village encore endormi de Kjelfjorden sur la rive orientale du fjord éponyme. Quelques lampions sont allumés derrière les fenêtres. Je ne vois personne. Je ne croise aucune voiture. Il est dimanche. Il n’est pas encore 7h.
Si les hommes dorment à poings fermés, les montagnes se réveillent lentement, très lentement, caressées par une lueur imperceptible venant de l’horizon. Les sommets surgissent alors de la nuit, comme du néant, et ressuscitent les uns après les autres. Leurs têtes d’abord d’un rouge vif virent au rose puis au saumon avant de prendre les couleurs des beaux jours de l’été. Après le village, une piste continue vers le sud. Quelques camping-cars occupent les rares emplacements disponibles. Les fenêtres sont calfeutrées. Les Allemands, les Tchèques ou encore les Italiens, identifiables à la plaque d’immatriculation de leurs fourgons, dorment aussi. Je me plais à imaginer que je suis le seul à profiter de l’instant divin du lever du soleil sur l’horizon enflammé. Quel bonheur et quel spectacle !
Quelques moutons, moins paresseux que les hommes, me saluent d’un bêlement. Je leur réponds d’un bêlement avec l’accent de mon Pays basque natal. Ils ne profèrent plus aucun mot. J’insiste. En vain. Qu’ils aient de la laine blanche ou noire, ils ne répondent pas. La discussion tourne court. Sans doute n’ont-ils pas apprécié mon accent ? Je continue ma route et peste contre eux : seraient-ils atteints de glottophobies ? Plus loin, d’autres quadrupèdes à polis laineux pâturent. Nous nous ignorons. Plutôt que de m’acharner à bêler et à défaut de compagnons de route avec qui discuter, je marche désormais en chantant ou plutôt je chante « en marchant » :
Quand j'étais petit garçon / Je repassais mes leçons / En « marchant » / Et bien des années plus tard / Je chassais mes idées noires / En « marchant » (…) / La vie c'est plus marrant / C'est moins désespérant / En « marchant ».
À l’embouchure du fjord, j’entre dans le village de Nesland, bercé par le clapotis des vagues. Il est 9h. Je ne vois personne. Des maisons colorées occupent l’étroite bande côtière entre le Vestfjord et les pentes du Neslandheia. La végétation est relativement abondante partout où elle n’est pas soumise à l’assaut incessant de la mer. On trouve quelques arbres – essentiellement des bouleaux nains et des sorbiers – et des plantes particulièrement bien adaptées à cet environnement difficile avec des embruns salés et un vent quasi-permanent. Elles se dotent de longues racines et d’une cuticule, couche externe qui recouvre et protège les organes aériens des agressions salines extérieures. Parmi ces plantes, on trouve la rodhiole (rhodiola rosea), le sédum acre (sedum acre) ou la koenigie (koenigia islandica) dont les fleurs respectivement orange, jaunes et roses rehaussent le ton gris des rochers.
Après la dernière maison, la piste s’arrête. Plus loin, la côte est trop accidentée pour que les hommes s’y installent mais elle est plutôt amusante à parcourir pour les randonneurs. Elle est traversée par un sentier qui oscille en permanence entre les zones boisées, les dalles lisses et les blocs rocheux de toutes tailles pour se frayer un passage entre le vert des montagnes et le bleu des eaux du fjord. Par endroits, quelques câbles sont là pour rassurer les plus hésitants sur des portions sans réelle difficulté. Une échelle en bois facilite la descente d’une petite cheminée. Le sentier qui fait partie de la « Grande traversée des Lofoten » est à la fois aménagé et peinturluré. Pourtant, je ne croise toujours personne. Où sont les hommes et les femmes ?
Je rejoins le village de Nusford qui plaît à l’œil. Il est classé au patrimoine mondial de l’Unesco. C’est un véritable concentré des Lofoten avec des rorbus, des maisons colorées, un port, des bateaux de pêche, un fjord et tout autour, des montagnes abruptes. Dans le village, il y a des hommes et des femmes. Ce sont des touristes. Ils sont arrivés par la route et doivent s’acquitter d’un droit de visite. J’en suis dispensé. C’est le privilège des randonneurs.
Après avoir mangé ma portion quotidienne de ragougnasse, je quitte le village par la route puis la route par un sentier terreux qui monte rudement sous le couvert des bouleaux nains. Lorsque les arbres ont disparu, un sentier empierré me conduit sur le petit plateau où émergent quelques gros blocs rocheux qui forment le sommet de Sommartuva (435 m), à peine discernable. Je plante ma tente à proximité sur un promontoire qui domine majestueusement les eaux toutes en nuance de bleu et les plages de sable blanc de la baie de Flakstadpollen. Cette baie est dominée à l’est par deux petits sommets tentateurs : le Blekktinden (622 m) et l’Hestræva (485 m) qui signifie « la croupe du cheval » avec ses étonnantes formations géologiques.
Dresser son campement en début d’après-midi ne signifie pas pour autant capituler devant l’effort. Le soleil chaleureux qui magnifie le paysage ne prédispose pas à une sieste digestive ou à toutes autres inactivités. Un marcheur qui ne marche pas en pareille circonstance se morfond. Alors, après avoir allégé mon sac à dos en installant le couchage et la cuisine sous la tente, je pars avec le pic de Nesheia (425 m) en ligne de mire. Je monte dans les éboulis pour gagner une puissante crête traversée par une ligne électrique. Elle s’ouvre à l’est sur le fjord de Vestfjord et le détroit de Nappsstraumen. Cette crête est une suite d’ondulations en terrains variés jusqu’au sommet. C’est d’abord une alternance de zones d’herbes rases et de rochers. C’est ensuite un sol cendreux dans un décor lunaire où l’inclémence des lieux a eu raison de toutes végétations. Il y a quand-même de l’eau sous forme de jolis petits lacs qui incitent à la baignade tant la température qu’ils dispensent après des journées ensoleillées, est agréable. Là-haut, la vue qu’elle soit lointaine sur l’immensité bleutée où naviguent quelques bateaux de pêche ou qu’elle soit plongeante sur la baie protégée de Nusford est de toute beauté. Je ne perds pas une miette du spectacle qui s’offre à mes yeux jusqu’à ce qu’un intrus ternisse ma joie : un drone vient tout gâcher ! Ce nouveau jouet hi-Tech très prisé par les petits et les grands perturbe les animaux qui le perçoivent comme un prédateur et dérange les randonneurs qui voient d’un mauvais œil ces caméras qui les observent. Que les gens qui pilotent ce drone puissent profiter de la vue qu’offre le sommet sans se déplacer, les privent du plaisir intense d’y accéder à la force des mollets et d’observer par leurs propres yeux. Qu’ils comprennent qu’il s’agit d’un plaisir égoïste nuisible à la vie sauvage et qui touche à la liberté d’autrui.
Je redescends au bivouac. Quelques brebis occupent les lieux… Je mange et je me couche.
Jour 3. Cheminement labyrinthique, balisage, village de Napp
Ce matin, avant de quitter le bivouac, je contemple le fjord de Flakstadpollen et l’impressionnant massif de Stjerntinden plongés dans la pénombre tandis que des nuages s’étirent dans le ciel incandescent en « de longues brumes d’un rouge vif souligné de noirs ».
L’objectif du jour est d’atteindre Napp, petit village de pêcheurs traversé par la route E10 juste avant qu’elle ne plonge sous la mer pour assurer une jonction discrète avec l’île voisine de Vestvågøya. Je pars tôt car le cheminement s’annonce labyrinthique. Rapidement, le terrain particulièrement mouvementé et varié confirme mon intuition première à la lecture de la carte. Le sentier, lorsqu’il existe, est fait d’incessantes montées et descentes. Marqué de loin en loin par des cairns de tailles variables, il se fait par endroits plus discret jusqu’à l’évanescence tandis qu’ailleurs, il se ramifie à souhait ! L’itinéraire peut donc se dérober à chaque instant : alors qu’on croit le tenir, il s’évanouit au bord de l’eau et se révèle être plus haut dans les abrupts rocheux. Une carte n’est pas de trop pour y voir plus clair. Elle me rassure : ici, j’ai emprunté une des rares zones de l’île boisées de sapins ; là, j’ai passé ce col avant de descendre dans le vallon de Vassvik occupé par de grands lacs ; là-bas, j’ai viré au nord-est après la traversée d’une zone humide couverte de linaigrettes puis atteins la côte du détroit de Nappstraumen face à l’île de Vestvågøya ; j’ai ensuite remonté cette ravine, traversé plusieurs ruisselets et gravi deux abrupts rocheux par des sentiers fort raides. Et puis, coup de fatigue. Je marche seul, à mon propre rythme mais aujourd’hui, mes jambes sont lourdes et mon sac meurtrit mes épaules plus qu’à l’accoutumée. Je suis à la peine. Je m’arrête, me repose un peu et rapidement, je me sens mieux : des gâteaux salés goût paprika et quelques rayons de soleil expliquent peut-être ce soudain regain de bien-être. Je reprends mon fardeau et continue ma route. Le paysage est de toute beauté : je chemine entre des abrupts rocheux et les eaux du Vestfjord, au milieu d’une végétation variée où se cachent de nombreux lagopèdes. Ce sont parfois des compagnies entières d’oiseaux qui à mon approche détalent ou s'envolent sur de courtes distances, jusqu’à ce qu’à nouveau, je les perturbe. J’ai les yeux rivés sur ma carte : je franchis sur de gros rondins l’embouchure du lac de Sørdalvatnet, traverse le hameau d’Andopen avec ses prairies pâturées par des moutons et parviens enfin à la jetée et au port de Napp. Près du port, le sentier se termine au milieu de détritus, de pneus usagés, de vielles pièces de bateaux et d’une clôture à moutons en mauvais état. Devant ce piètre décor et après avoir réalisé cette traversée ô combien laborieuse tant le cheminement était confus par endroits, je comprends la colère de ce randonneur qui s’est fendu d’un message cinglant en inscrivant sur un panneau en bois ces quelques phrases : « votre trekking de l’arctique est une vraie m…. De la boue partout, aucun panneau. Que faites-vous de l’argent des touristes ? »
Je prends en photo quelques bateaux de pêche, traverse le port, rejoins la route E10 et la remonte à gauche jusqu’au col qui sépare le village de Napp du hameau de Vareid. Près du col, je prends la piste d’accès à une minuscule station de ski puis le sentier jusqu’au lac de Mørkdalsvatnet au pied de la montagne de Hustinden (691 m). Heureux mais fourbu, je pose mon sac, plante la tente et allonge mes jambes sur le sol moussu… Tout autour de moi, un paysage de toundra et de montagnes plus ou moins hautes.
Jours 4. Hameau de Vikten, agriculteurs, cocooning
Ce matin, de merveilleux nuages combinent leurs formes tandis que le soleil lance ses premiers rayons sur les pentes herbeuses qui bordent mon horizon. Avec l’agitation qui règne dans le ciel, le lever du jour est plein d’incertitudes mais la journée est pleine d’espoirs et de promesses avec la visite de l’extrémité nord de l’île de Flakstadøya à l’écart des grands flux touristiques.
Je pars tôt comme souvent et commence par l’ascension du sommet de l’Hustinden par une belle crête dont la pente se raidit avec l’altitude. Du haut de ses 691 m, le pic offre une vue lointaine sur la mer de Norvège et plongeante sur le petit village de Vikten où je me rends. Dans le village, il y a quelques maisons abandonnées, des tracteurs envahis par les ronces, un verrier qui expose ses œuvres dans un bâtiment en bord de mer, une petite plage de sable blanc occupé par des centaines de mouettes et des habitations en bois où la couleur blanche prédomine. Surtout, il n’y a pas de bateaux, de séchoirs à poissons et de pêcheurs mais il y a des tracteurs, des bottes de foin protégées par des emballages plastiques et un ou deux agriculteurs. Avec quelques arpents de prairies, le relief se prête à la pratique de l’élevage. Ovins et bovins, en quantités limitées eu égard aux surfaces agricoles disponibles, se partagent les graminées qui font leur régal.
Je traîne dans l’unique rue du village et je ne vois personne. C’est une étrange sensation que celle de visiter un pays sans jamais voir ses habitants. Si je déplore une démographie nulle, je me satisfais d’une géographie variée. Devant moi, s’étend la mer de Norvège et se dressent à l’extrémité nord de l’île de Moskenesøya les plateaux d’alpages et les crêtes découpées du Fuglhuken (557 m). Derrière moi, la brume enveloppe la montagne de mystère et stoppe temporairement ma progression. Je passe donc quelques heures sur la plage de sable bercé par le roulis des vagues, en compagnie de mouettes, de cormorans et d’un vison dont la vue égaye ma pause.
Au moment où je m’apprête à partir, j’entends une clochette suivi d’un brouhaha indescriptible. La maîtresse vient de libérer une trentaine d’enfants. Le village que je croyais fantôme s’anime de leurs cris de joie. Je reprends ma route et quitte Vikten par les pâturages gras qui occupent la base du Bjørntinden (515 m), imposant sommet qui ferme le village au nord. Je remonte un cours d’eau vers l’est et atteins rapidement le lac de Gauktindvatnet. Quelques replats confortables sur les berges occidentales de l’étendue d’eau et une armée de nuages noirs, plus menaçants que jamais, me font penser que c’est l’endroit et le moment idéal pour planter la plante même s’il est encore tôt. J’installe mon abri, l’ouverture tourné vers l’ouest, sur le couchant, pour profiter de la lumière du soir sur la mer de Norvège. Ensuite, me laver, faire un peu de lessive, tirer de l’eau pour cuisiner, boire un thé et écrire occupent une après-midi « cocooning ». Au moindre rayon de soleil, je sors mes affaires à sécher. Dès la première goutte, je les rentre.
En début de soirée, au moment où je m’y attendais le moins, c’est depuis mon espace apprivoisé au cœur des montagnes, que je rencontre quelques villageois. C’est d’abord une femme venue cueillir quelques baies sauvages autour du lac. C’est ensuite une jeune fille venue rassembler les moutons et les ramener à la ferme. C’est enfin cette même « bergère » accompagnée de son père et j’imagine de deux de ses sœurs tant la ressemblance est frappante, venus récupérer les bêtes manquantes à l’appel…
Ce soir, il fait plus froid que les soirs précédents. Le réchaud chuinte vaillamment sous la casserole. L’eau bouillante reçoit quelques nouilles chinoises et de la sauce tomate en poudre : le plat du dîner se prépare dans la minute et se mange tout aussi rapidement… Après le repas, je pars me balader dans la paisible beauté du plateau qui accueille le lac. De rares baies rouges ou violettes égaient la vallée embrumée qui donne aux sommets un petit aspect fantomatique. Au lointain, la mer de Norvège, grise et frémissante, se perd aussi dans les brumes. Bientôt, le brouillard enveloppe tout. Je rentre dans la tente et avant de m’endormir, je prépare minutieusement l’itinéraire du lendemain.
Jour 5. Tergiversation, douche garantie, abri de bus
Il a plu sans discontinuer toute la nuit et ce matin, il pleut sous forme d’averses qui tambourinent à intervalles réguliers sur la toile de tente. Dehors, tout est d’une totale mélancolie. Je reste assez longtemps dans mon duvet, une à deux heures peut-être, à garder espoir et à continuer à croire qu’Eole finira par chasser les nuages. Mais il n’y a pas un souffle de vent. Je suis pris d’un bref désespoir à l’idée de devoir plier bagage mais je veux continuer ma marche en avant par choix et par la force des choses puisque mes réserves alimentaires ne m’autorisent pas une journée de repos. Deux options s’offrent à moi pour rejoindre Leknes, la deuxième plus grande ville de l’archipel : redescendre à Vitken (j’y suis dans moins d’une demi-heure) et prendre le car jusqu’à Leknes par Napp ou alors rejoindre Napp par les montagnes et la côte comme initialement prévue (j’y suis dans cinq ou six heures) et prendre ensuite le car jusqu’à Leknes. Je ne tergiverse pas trop : je ne suis pas venu ici pour réaliser une traversée de l’archipel en car. Alors, je tourne le dos à Vikten avec toujours cette même obsession en tête : tenir le cap.
Dans l’axe du lac, vers l’est, se découpe le premier col à franchir : c’est la porte d’une douche garantie ! Passé le col et la première douche, je descends vers la plaine humide de Skarmyra puis remonte l’épaule sud de l’Okstinden sous une deuxième douche avant de regagner l’axe du vallon ruisselant et d’atteindre le point culminant du parcours au col de Jofinnskardet (480 m) situé entre les pics de Middagstinden et Okstinden. Je descends ensuite vers un autre col (340 m) sans nom sur ma carte et après une troisième douche, je plonge à gauche vers le lac de Storvatnet puis celui de Sevtjønna blotti dans une vallée tourbeuse à souhait où je risque à chaque pas de voir mes chaussures sombrer et disparaître dans la vase. J’arrive enfin dans le hameau désolé de Myrland accompagné par un vent glacial. La vie et le mouvement y sont si inexistants que je le crois inhabité. Pourtant, il y a des voitures devant les maisons. Les Norvégiens se cachent-ils au bruit des pas d’un inconnu ? La méfiance des villes aurait-elle contaminée jusqu’aux hameaux les plus isolés de l’archipel des Lofoten ? Des gens m’ont vu passer mais force est de constater que l’hospitalité n’est pas spontanée car les portes ne se sont pas ouvertes à la vue d’un marcheur solitaire pris dans la tourmente.
Je m’arrête quelques minutes sur la plage de sable blanc qui jouxte le hameau. « Des centaines de mouettes tournoient, se pourchassent, inquiètes, les yeux ardents, le bec avide, insatiables oiseaux du désir. La mer fourmille aussi de ces romantiques canards qu’on nomme les eiders ».
J’emprunte ensuite la piste puis la route qui longe la côte sous une pluie battante. Emmitouflé dans ma veste imperméable, j’avance tête baissée et je pense, encore plus qu’à l’accoutumée, à mes proches. Comme je voyage sans téléphone, « la pensée est l’unique présence familière ; elle permet de recréer des dialogues, de convoquer des souvenirs avec lesquels on se sent une proximité bienvenue ».
Napp. Je suis trempé, frigorifié mais heureux d’être là. Je m’assieds dans un abri de bus. Il est 14h. Je regarde passer les voitures, peu nombreuses et silencieuses. Les Norvégiens roulent dans des véhicules électriques : en 2022, près de 80 % des voitures neuves vendues étaient 100% électriques. Les voitures à essence ont, pour ainsi dire, disparu du marché. La Norvège serait-elle une vraie amie du climat ? Pas si sûr car avec ses deux millions de barils par jour, elle est le premier producteur de pétrole en Europe et elle injecte ce pétrole en quasi-totalité vers d’autres pays. Face à la crise environnementale, le gouvernement porte donc sur son propre pays la lucidité qu’il ne porte pas à l’égard des autres territoires. Il est conscient de la crise écologique et cherche à résoudre les problèmes environnementaux dans son pays avec l’argent gagné en répandant ces problèmes dans les pays voisins !
Vers 16 heures, un Norvégien s’approche de moi. Il m’a certainement identifié « non Norvégien » puisqu’il s’adresse à moi dans la langue de Shakespeare pour me rassurer et m’informer que le bus a dix minutes de retard. Je le remercie. Il me précise que c’est « l’appli » qui lui a dit. Sait-il que je voyage sans « appli » ? Partir connecté, c’est comme mettre les voiles sans jamais s’éloigner de la côte et partir déconnecté, ça apprend la patience dans les abris de bus ! L’homme me demande : « Avez-vous été au cap Nord ? » Je lui rétorque que non. Il a l’air surpris. Je lui demande à mon tour s’il a une idée des prévisions météo pour demain. Il sourit et me répond : « Non. Ici, la météo est toujours imprévisible ! ». Avant de rajouter : « J’espère que vous verrez parfois le soleil ». Le car arrive. Je le prends, direction Leknes. Là-bas, à l’hôtel, une autre douche m’attend…
Jour 6. Baies sauvages, brouillard, attente
La veille, j’ai rejoint la ville de Leknes en car il est impossible de basculer de l’île de Flakstadøya à l’île de Vestvågøya à pied. La portion de la route E10 entre le village de Napp (sur l’île de Flakstadøya) et la ville de Leknes (sur l’île de Vestvågøya) comprend un tunnel sous-marin interdit aux piétons…
Ce matin, Je marche seul dans la tourmente. Trouver la bonne trajectoire ne repose que sur moi. J’essaie de disposer sur la carte la succession de détails aperçus sur le terrain mais ils sont peu nombreux car la brume enveloppe tout. La situation empire à chaque pas. J’ai peur de perdre définitivement toute direction. J’aperçois deux petits étangs, peut-être ceux à proximité du col Moshumpan. Je m’arrête. Je plante la tente. Il est 14h30.
Ce matin, j’étais parti à pied de la gare routière de Leknes alors que des nuages assombrissaient le ciel. J’avais suivi la route 815 en direction de Stamsund. L’école, le collège et le lycée ouvraient leurs portes. Les élèves allaient recevoir un enseignement scolaire tandis que, privilège de l’âge, je m’en allais vers les montagnes découvrir ce qu’elles avaient à m’enseigner.
Dans le village de Bugsdal, après avoir suivi une piste qui desservait quelques maisons isolés, je m’étais dirigé au jugé et j’avais atteint par une sente intermittente courte mais raide un petit sommet du nom de Kiststeinheia (279 m). J’avais ensuite remonté une large croupe vers le plateau de Slettheia. Cette progression sur un sol de toundra typique du Grand Nord fut pour moi l’occasion de réviser mon latin et d’approfondir mes connaissances sur les baies sauvages très répandues dans toute la Scandinavie : les myrtilles sauvages de couleur bleu-violacé à la saveur douce et légèrement sucrée sont, paraît-il, les fruits les plus intéressants pour la santé des yeux et de la vision ; les airelles rouges, acidulées et juteuses, sont souvent consommées sous forme de confiture ou de sauce ; les groseilles rouges sont gorgées de flavonoïdes, excellents pour le renouvellement de la peau ; les camarines noires avec leurs feuillages persistants à aiguilles denses bénéficient d'une rusticité remarquable et supportent des températures jusqu’à -45°C ; mais aussi, les canneberges, les aronias... Et puis, il y a les fameuses mûres arctiques appelées plaquebière ou chicouté en Amérique du Nord. Elles ressemblent à de petites framboises orange et affectionnent particulièrement la toundra et la forêt boréale. Leur rareté les rend précieuses et elles se vendent donc très cher, environ 20 euros par kg. Elles sont à la base d’un dessert traditionnel en Norvège du Nord, la crème de mûre ou multekrem. Cette crème s’obtient en mélangeant des mûres, de la crème fouettée et du sucre. Ce dessert est un aliment de base pendant les fêtes de Noël et est généralement servi avec le krumkake ou kransekake, une crêpe fine, craquante, qu'on roule immédiatement en forme de cône alors qu'elle est encore chaude.
Quand je parvenais sur le plateau, le rideau était tombé et le spectacle était reporté. À la lecture de la carte, il devait m’offrir des vues plongeantes sur le fjord de Finnstadpollen et tous ses petits récifs, la baie de Sennervika et la plaine de Leknes ainsi que des vues lointaines sur les différents massifs au sud de l’île de Vestvågøya. Aucun écriteau n’annonçait l’heure du prochain spectacle. Alors, j’attendais un peu, beaucoup, à la folie puis plus du tout car à trop attendre, je tapais dans mes provisions : l’inactivité physique, le manque d’imagination et l’ennui entraîné m’incitaient à consommer ! Je me levais et repartais marcher. Je descendais vers le col de Hagskaret situé sur la route 815 entre les villes de Leknes et de Stamsund puis entreprenait l’ascension du pic de Justadtinden (738 m).
Je suis maintenant quelque part entre ces deux points… peut-être près du col Moshumpan. Je peste contre cette météo qui interdit toute visibilité et toute photo. Je prends des photos pour moi et pour les éditions Bonneton car sans elles, je ne pourrais rien publier sur mon expérience dans les Lofoten. Cette activité me demande de l’énergie : avant chaque prise, je dois me libérer de mon sac, l’ouvrir et sortir mon réflex numérique enveloppé dans un sac imperméable, prendre la photo et tout recharger.
Ce soir, je dors dans l’incertitude.
Jour 7. Néant total, localisation, pic de Justadtinden
Toute la nuit, le silence fut intact et au petit matin, il n’y a aucune surprise : cette foutue de saloperie de brume enveloppe toujours la montagne et je ne vois rien. Absolument rien. Au diable, cette phrase d’Oscar Wilde : « C'est l'incertitude qui nous charme. Tout devient merveilleux dans la brume ».
Je décide d’attendre. J’attends parce que je ne sais pas exactement où je suis et je ne vois pas où je dois aller et c’est inquiétant. J’attends parce que dehors tout ce qui est néant total pourrait être pure mélancolie et c’est rageant. J’attends surtout parce que je n’ai pas le choix et je me dis : y’a pire, histoire de me rassurer. La matinée passe. À midi, j’avale ma ration quotidienne de ragougnasse. Puis, je continue avec application mon inactivité du matin : j’attends… Soudain, la tente s’éclaire et l’air devient plus chaud. Le soleil serait-il en train de triompher ? Je sors précipitamment de ma maison de toile et je reconnais malheureusement immédiatement en lui un soleil, haut dans le ciel, qui va rapidement disparaître derrière la couverture nuageuse. Je profite de la lumière qu’il dispense et de l’absence temporaire de brouillard pour faire le point sur ma position : je suis rassuré à l’idée d’être effectivement proche du col de Moshumpan ; je repère un passage sur une croupe mi herbeuse, mi rocheuse que devrait me permettre de rejoindre dès demain le lac de Store Krenggårsvatnet ; je reconnais quelques-unes des baies et des criques autour des villages d’Harteigen et de Justad ; enfin, je vois clairement le début du sentier qui remonte la large crête jusqu’au sommet de Justadtinden (738 m). Puis, le rideau tombe sur la scène.
Ce bain de photos, si court fut-il, m’a rechargé et donné de l’énergie. Je sais où je suis. J’ai vu ce qui m’entourait. Je peux aller marcher sans toutefois trop m’éloigner de ma tente dont la couleur orange qui ne s’harmonise pas avec les couleurs de la nature, constitue un bion point de repère. Je pars gravir le pic de Justadtinden, passe au-dessus de deux petits étangs, franchis un raidillon puis remonte la large crête jusqu’au sommet. Là-haut, le néant est partout. Tant pis ! Je redescends, retrouve ma balise orange et sous sa toile, je ressens un bien-être libérateur.
Jour 8. « L’enfer du décor », bleu ou noir, intempéries
Ce matin, des nuages noirs colorent la terre, les lacs et les tourbières. Tout est noir. Absolument noir. C’est « l’enfer du décor ». Le décor, ce sont « les Alpes » qui jaillissent de la mer sous un ciel incroyable. Ce sont les plages de sable fin lumineuses comparables à celles des Seychelles (bien que je n’y sois jamais allé…). Ce sont des petits ports de pêche paisibles aux maisons colorés. Ce sont des fjords de toutes tailles aux formes et aux couleurs variées avec toutes les nuances de bleu. Ce sont des plaines verdoyantes occupées par des moutons. Ce sont des plateaux couverts de baies sauvages et de fleurs aux couleurs chatoyantes… Le décor, ce sont donc des paysages d’une incomparable beauté magnifiés par un ciel bleu et une lumière boréale joyeuse et vivifiante qui font le bonheur des photographes. Dans les livres, sur internet ou sur les réseaux sociaux, les photos sont nombreuses à montrer ce visage de l’archipel des Lofoten (et presque toutes prises aux mêmes endroits, près de la E10, autour de Reine), un visage tentateur qui attire la convoitise des touristes.
Ces derniers en oublient la position de l’archipel et les conséquences par elle entraînées. S’étendant entre le 67° et le 69° de latitude nord, sur une distance d’environ 150 km, entre les eaux du Vestfjord et la mer de Norvège, l’archipel des Lofoten connaît toute l’année la furie des éléments. C’est la colère de la mer qui ne s’encombre jamais de prémices. C’est le vent qui peut simplement faire remonter le col de la veste ou alors fouetter et brimbaler les hommes comme de vulgaires fétus de paille. C’est la morsure du froid qui peut devenir pénible. C’est la pluie qui peut tomber à chaque instant, à tout moment, tout le temps. La terre en est repue. Elle ne peut plus absorber l’eau et se couvre de lacs, de zones marécageuses et de tourbières. Cet enfer du décor laisse la plupart des touristes dans les hôtels, à l’intérieur des bus ou des camping-cars. Le marcheur se moque (jusqu’à un certain point !) des intempéries. Il avance coûte que coûte. « Il grimace, peine, jure, se plaint et c’est sur ce fond de petites misères qu’il accueille de temps en temps le plaisir, d’autant plus apprécié qu’il est attendu, d’une vue splendide, d’un moment d’émotion, d’une rencontre fraternelle ».
J’aime cet enfer du décor car la terre est d’une monotonie presque lugubre avec ses tourbières, ses hauteurs mornes et ses taillis noirâtres. Les marécages qui recouvrent d’immenses espaces sont noirs comme le ciel qu’ils reflètent et parfois, leurs miroirs pétillent dans une trouée de lumière. Le paysage est décoloré : il est grave et magnifique à la fois. J’aime aussi cet enfer du décor car il permet de voyager « en absurdie » en faisant vagabonder son imaginaire : il fait naître les Trolls des montagnes ; il fait apparaître les vikings et leurs drakkars ; il fait croire aux contes et aux légendes du nord… J’aime surtout cet enfer du décor car c’est peut-être le vrai visage des Lofoten. En tout cas, que le ciel soit bleu ou qu’il soit noir, il faut accepter la violence et tirer du plaisir de toutes les situations. Ce matin, le ciel est noir. Le vent est agressif, les averses de pluie sont régulières et les nuages éteignent la lumière solaire. Tout est noir. Absolument noir. Incroyablement beau. Et, c’est une journée plein d’espoir car le brouillard s’en est enfin allé…
L’étape du jour risque d’être longue, ventée et humide : j’ai prévu de rejoindre le lac de Store Krenggårsvatnet, de gravir les sommets de Kartstaven (544 m) et de Blåtinden (604 m) puis de trouver une échappatoire pour quitter la zone montagneuse et descendre vers la zone côtière. J’avais décidé, avant de partir, de visiter l’île de Vestvågøya en arpentant les montagnes de sa partie occidentale et en longeant la côte de sa partie orientale pour voyager entre la mer et la montagne.
À peine ai-je mis mon sac sur le dos que le vent vient me défier et me secouer comme un épouvantail. J’espère que mon périple ne va pas être « a highway to hell » mais juste une balade paradisiaque sous la pluie. Encapuchonné et arc-bouté sur mes bâtons, je me lance ! Je descends vers le nord-ouest une croupe couverte de landes rases et de tourbières en décrivant quelques lacets pour éviter les zones humides et les abrupts rocheux. Le cheminement est assez facile bien qu’il n’y ait pas de sentier. Je parviens sans encombre sur la rive orientale du lac. Un abri en tourbe occupe la rive septentrionale de la grande étendue d’eau. Une odorante fumée s’en échappe. Une canne à pêche est posée devant la porte. Est-elle plus précieuse pour le pêcheur qu’une compagne de chair ou la compagne de chair est-elle dans la hutte avec lui ? Je pars à la pêche à d’autres pensées et continue ma route vers l’est par un sentier bien marqué qui me hisse sans difficulté au sommet du Kartstaven (544 m). J’y fais un passage éclair tant le vent est furieux. La vue plongeante sur le Vestfjord dans le prolongement de l’étroit Kartfjord me révèle une possible échappatoire vers la côte. Mais, il est encore trop tôt. Je continue vers la puissante crête occidentale du Blåtinden et renonce à son ascension car le sommet qui signifie littéralement « le sommet Bleu » pour les vues bleutées qu’il offre à ses visiteurs sur le Vestfjord et la mer de Norvège, a disparu sous les nuages et est abondamment arrosé, privilège dont il n’a pas l’exclusivité !
Le cheminement est ensuite plus labyrinthique, faits de montées, de descentes et de contournements. La montagne est ruisselante, les sentiers dégoulinent, les tourbières et les zones marécageuses sont ivres de toute cette eau. Je suis trempé. Ma veste goretex, garantie imperméable, souffre face aux intempéries arctiques. J’ai froid. J’ai faim aussi. Et de surcroît, mon cerveau qui habituellement baigne tranquillement dans son liquide rachidien et se contente de cadencer les mouvements de mes jambes, se met à délirer : il imprime dans ma rétine l’image d’une nouvelle hutte norvégienne, une belle hutte en bois pour me protéger des intempéries et réchauffer mon corps transi de froid. Près de la hutte, des panneaux renseignent même les randonneurs. Mirage ou réalité ? Je m’approche. Il y a bien une hutte. Construite en 2017, son intérieur en bois offre un confort insoupçonné. Je me sèche, me réchauffe comme je peux, m’alimente, me repose quelques minutes et repars presque aussitôt pour ne pas être tenté de m’éterniser dans cet espace protégé de la tempête, gagné sur le vent et la pluie. Au col qui jouxte l’abri, un panneau indique un cheminement balisé vers le fjord de Rolvsfjord. C’est ici que je quitte les hauteurs pour rejoindre la côte près du hameau de Brustanda. Ensuite, je longe la route 815. C’est reposant de n’avoir pas à penser au cheminement à suivre, de progresser en terrain plat sans risquer de glisser ou de s’enfoncer dans la vase. C’est d’autant plus reposant qu’en ce dimanche pluvieux du mois de septembre, pratiquement aucune voiture ne circule sur la route. J’en profite pour me concentrer sur les paysages de mélancolie et de beauté mêlés. À l’horizon, « les crêtes d’un bleu noir se détachent si nettement qu’on en compterait les dentelures ». La vie n’éclate nulle part. Je ne vois que quelques hameaux ou quelques maisons isolées qui s’éparpillent dans les fondrières ou dans des vallons obscurs.
Le soir, je plante ma tente dans le hameau de Nedredal, sur une prairie au pied de la puissante crête du Dalstinden…
Jour 9. Inmark, armée de nuages, bar-restaurant
Septième jour consécutif sans soleil ? Cette question est légitime car dehors, la pluie qui a tambouriné la tente toute la nuit, redouble d’intensité, effaçant les joies simples de mon petit-déjeuner. Hier soir, j’avais choisi d’installer mon bivouac sur cette prairie non pas parce qu’elle était particulièrement humide mais parce qu’elle était située au pied de la face orientale du pic de Dalstinden (452 m) que j’avais envisagé de gravir aujourd’hui. C’est une photo qui m’avait donnée l’irrésistible envie de monter là-haut. On y voyait, du sommet de la montagne, des grappes d’îles et d’îlots qui flottaient sur les eaux du Vestfjord dont le dégradé du vert au bleu était du plus bel effet, rehaussé par la couleur rouille orangée des algues qui venaient mourir sur la côte. Le photographe précisait qu’il s’agissait là de la plus belle zone de la côte est des Lofoten.
Alors que je termine d’engloutir ma bouillie chaude dans un nuage de vapeur, quelques rayons de soleil parviennent à percer l’armée de nuages, pourtant formées en rangs serrés, et frappent à la porte de ma tente. Je sors. Les photons éclairent un panneau portant l’inscription : « no camping ». Comment ne l’ai-je pas vu hier soir ? Difficile désormais de feindre de l’ignorer ou de ne pas comprendre la signification sous prétexte d’être français. Je tiens absolument à respecter l’inmark « cette zone dans laquelle le propriétaire peut exiger raisonnablement le respect de sa tranquillité » et je veux éviter toutes situations conflictuelles. Je prends donc la tangente dans la minute. Deux objectifs dans cette fuite rapide : partir avant que le climat se gâte avec l’agriculteur et partir avant que le climat se gâte avec l’armée de nuages. Pour l’agriculteur, c’est réussi. Pour les nuages, c’est raté ! L’enfer, ce ne sont pas vraiment les gouttes d’eau que les nuages mitraillent, c’est la certitude d’avoir plus froid qu’à l’accoutumée quand le vent se lève. C’est l’obligation de se déplacer tous les jours avec des vêtements trempés. C’est surtout la désagréable sensation de dormir dans une tente humide avec toutes les odeurs qu’impliquent ces jours répétés de pluie sans jamais aucun répit ni période de séchage.
Au cours de l’ascension, entre deux assauts pluvieux, je reçois parfois quelques photons. Chaque apparition du soleil est une jouissance car tout vit à nouveau dans la montagne. Mais ces apparitions sont trop rares à mon goût : j’en ai comptés cinq, chacune durant en moyenne moins d’une minute. Le calcul est rapide.
Après avoir gravi l’abrupt de l’échine par un beau sentier, je progresse sur la crête et par une suite d’ondulations, je gravis successivement le Humpen (290 m) qui signifie littéralement « la bosse » et le Dalstinden (452 m) sous une pluie diluvienne. L’armée de nuages est en plein exercice : ç mitraille, ça canarde, ça bombarde… Du sommet de la montagne, je vois des grappes d’îles et d’îlots sombres qui flottent qui flotte sur les eaux du Vestfjord dont le dégradé vire du gris clair au gris foncé tandis que les algues apparaissent toutes noires. Cette vue pourtant très différente de celle que j’attendais suffit à embellir ma matinée. Je redescends à Nedredal et continue sur la route 815 vers le nord, soucieux d’arriver au pied des sommets prévus pour les jours à venir. Après quelques kilomètres de marche, quelle agréable surprise de trouver, au départ du sentier vers le lac de Vikjordvatnet où je projette d’installer mon camp de base, un bar-restaurant du nom de Rebecca. Je me dis que si je m’arrête chez Rebecca, je n’aurai plus la force de repartir et de continuer la marche sous cette pluie diluvienne. Je décide quand-même de m’arrêter. Je me réjouis à l’avance à l’idée d’y trouver un peu de chaleur et de manger un bon repas. Mais rien n’est pire qu’une déconvenue au moment où les planètes semblent être alignées. La propriétaire regrette de ne pas pouvoir m’accueillir. Le bar-restaurant est exceptionnellement fermé car il est réservé pour un événement familial. Rebecca semble sincèrement désolée. Moi aussi. Je doute qu’elle le reste très longtemps. Moi, oui. Je rejoins mon camp de base, mange une « ragougnasse de poudre grumeleuse et de nouilles » chinoises et me tapis dans la tente battue par les vents et frappée par une pluie lourde et continue.
Jour 10. Temps écoulé, vikings, retour
Tôt ce matin, les gouttelettes d’eau m’offrent un spectacle inhabituel : frappées par des rayons de soleil, elles diffractent la lumière pour me gratifier d’un arc-en-ciel parfait s’appuyant d’un côté sur la colline qui domine le lac et de l’autre, sur le village de Vikjorda. Puis, l’armée de nuages resserre les rangs et les couleurs chatoyantes du rouge, de l’orange, du jaune, du vert, du bleu, du violet et de toutes leurs nuances disparaissent pour redonner au paysage et au ciel la teinte noire des jours passés. Et la pluie tombe, à n’en plus finir. J’avais lu que le mois de septembre était souvent très pluvieux. Je l’ai lu, je l’ai vu, je l’ai vécu.
Je reprends la route 805 jusqu’à la jonction avec la route E10 et l’île de Gimsøya. Devant moi, se dresse le sommet solitaire du Hov (368 m) au milieu d’une vaste zone de tourbières. Il y a encore de l’espace mais le temps est écoulé : je ne peux pas aller plus loin, c’est l’heure de rentrer…
Je continue un peu sur la route E10 à pied. Un panneau indique les kilomètres à parcourir vers Leknes et Å Lofoten. J’en déduis que le port de Moskenes où je dois me rendre est à 88 km. Il est 10h. Mon bateau part à 20h15. Il est évident que la mécanique de mon corps ne sera pas suffisante. Je prends un car. Il traverse l’île de Vestvågøya sous un ciel très pâle et des nuages blancs, bas sur l’horizon. Il me fait dérouler à rebours le fil de mon périple. Je prends ensuite le bateau et j’arrive à Bodø alors que le soleil a déjà disparu. Bientôt, au cœur de l’hiver austral, il ne se montrera plus pendant des semaines. L’ambiance sera différente mais nul doute que la magie des Lofoten opérera encore…