Patrick Espel







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Les chemins sauvages de Mallos de Riglos à la Sierra de Guara

ESPAGNE

Dans la vallée du río Gallego, se dressent de remarquables monolithes de près de 300 mètres de verticalité. Naturellement rose, ils prennent la couleur du sang lorsque le soleil décline à l’ouest de l’Aragon. Ce sont les Mallos de Riglos qui semblent être le fruit d’une excentricité de la géologie. Ils sont le point de départ de mon itinéraire vers la très sauvage région de la Sierra de Guara, zone calcaire couverte de garrigues buissonnantes et constituée d’un enchevêtrement de sierras labyrinthiques qui abritent dans leurs entrailles de fabuleux canyons. Des rivières transparentes à la peau vert-bleu ont creusé des cathédrales calcaires qui font la réputation des secteurs de Rodellar et d’Alquezar, petit village au doux parfum d’Orient.

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Village d'Alquezar
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Roche éventrée dans le canyon de Vero
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Pont médiéval de Pedruel
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Canyon de Mascun près de Rodellar
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Ruelle d'Alquezar
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Au pied des spectaculaires parois de Cienfuens
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Géopoétique du monolithe...
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Géopoétique du monolithe...
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Hameau abandonné d’Otín
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Huevo de San Colme
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Petit pont de pierre à Nocito
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Farouches aiguilles autour du lac de Valdiello
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Vire sur la Faja Raisén
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Hameau de Santa Eulalia de la Peña
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Bassin au fond du canyon de Mascun
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Hameau abandonné d’Otín

J1. Les Mallos de Riglos et le canyon de los Clérigos
Parti de Murillo de Gállego vers le village de Riglos au-dessus duquel s’élancent vers le ciel les Mallos de Riglos : ce sont des monolithes de près de 300 mètres de verticalité qui composent un des sites les plus majestueux et les plus originaux de l’Aragon.
Étonné de voir tous les sentiers qui s’infiltrent au milieu de ces bornes démesurées et permettent aux randonneurs de côtoyer ces parois vertigineuses sans sortir leur panoplie d’alpiniste.
Découvert de belles formations de poudingues composées d’une grande variété de galets arrondis de toutes tailles soudés entre eux par un ciment calcaire-grès : de couleur rose, elles prennent la couleur du sang lorsque le soleil termine sa course vers l’ouest.
Observé des grimpeurs sur la vingtaine de tours qui composent cet ensemble de monuments naturels : Mallo Pison, Mallo Firé, Mallo del Agua, Mallo Herrera, El Puro, La Visera attirent les fous du vertige !
Profité des vues lointaines ou proches, dans la ligne d’horizon ou plongeantes qu’offrent quelques belvédères sur la vallée du río Gallego, encadrée par les sierras de Loarre et de Santo Domingo.
Rejoins ensuite en voiture le village de Nueno, point de départ de mon itinéraire à travers le parc naturel de la Sierra de Guara situé entre la chaîne axiale des Pyrénées et la plaine de Saragosse.
Pressé de découvrir une région sauvage et authentique avec ses hameaux abandonnés, ses forteresses médiévales et ses canyons vertigineux.

J2. De Nueno à Nocito
Quitté le petit village de Nueno au pied de la Sierra de Gratal en passant sous la route nationale qui relie la vallée de l’Èbre aux Pyrénées.
Emprunté un sentier qui semblait être le bon même si rien n’indiquait la direction souhaitée ! Aucun randonneur. Peut-être que nous Pyrénéens avons fait de cette région un monde absent de notre carte mentale. Lorsque nous évoquons l’Aragon, nous rêvons plutôt du massif de la Tendeñera, du canyon d’Ordesa et du Mont-Perdu. Nous ignorons le Bentué de Rasal, les montagnes de Presín ou de Peiró et la Sierra de Guara…
Traversé le hameau de Santa Eulalia de la Peña où certaines maisons sont à l’état de ruine : « Lutter ne sert à rien. Le grain de sable n’arrête pas la marée. Reste le retrait », ont dû se dire quelques villageois qui ont préféré succomber à l’appel de la ville.
Parcouru la montagne par un sentier en balcon au milieu d’une végétation arbustive avant d’atteindre le mirador du Salto de Roldan qui s’ouvre sur les impressionnantes parois de la Peña Amán et de la Peña San Miguel séparés par l’étroit canyon de Las Palomeras.
Marché dans des zones boisées où la lumière s’insinue à travers les branches des arbres et fait frémir les ombres.
Surpris de voir jaillir des viscères de la montagne un filet d’eau qui finira certainement sa course dans les profondeurs sombres d’un canyon.
Passé un collet près du dolmen de Belsué, mégalithe funéraire datant du Néolithique.
Longé les spectaculaires parois de Cienfuens et rejoins un défilé où s’écoule un ruisseau qui s’échappe d’un barrage : en amont de la retenue d’eau, un petit vallon boisé a remplacé l’élément liquide…
Cheminé sur une entaille à flanc de montagne sur une longueur de plus d’un kilomètre tantôt à découvert, tantôt dans des tunnels creusés dans la roche : ce passage fut taillé pour assurer l’aménagement hydroélectrique de la zone.
Atteins un deuxième barrage qui retient un lac partiellement comblé par la végétation et pensé à cette citation : « Un barrage sur un fleuve, c’est un garrot sur une jambe. Le sang ne circule plus et la jambe gangrène ».
Rejoins le hameau de Nocito posé dans un écrin de verdure. Traversé par la rivière Guatizalema, il est dominé au sud par le Tozal de Guara (2 077 m), point culminant d’une zone labyrinthique constituée de magistraux canyons. Dans le hameau, on a oublié le mouvement de la circulation humaine. Ne restent que le paysage immobile des montagnes, quelques troupeaux et de rares hommes. Même si je ne rencontre personne, je sens bien que l’isolement, le labeur et la rudesse des lieux ont forgé des hommes au caractère fort.

J3. De Nocito à Rodellar
Observé toute la journée des vautours qui suivaient les troupeaux comme les mouettes suivent les chalutiers : ils attendaient les moindres faux-pas et les chutes mortelles pour se nourrir des cadavres.
Traversé le massif dans un décor de maquis méditerranéen où chênes verts, buis et arbousiers sont à la fête avant de découvrir une zone géologique d’une extravagance rare qui offre au regard dans le plus grand désordre, une foule de pointes et de pitons, des parois abruptes creusées d’alvéoles, quelques arches, des failles et des cassures profondes mais aussi des collines boisées à perte de vue.
Atteins la partie basse du canyon de Mascún qui doit son nom aux Arabes : lorsqu’ils conquirent la région au Xe siècle, ils baptisèrent le lieu « Maskhrun », la Demeure des sorcières. À l’ombre du canyon, les eaux de la rivière ont disparu.
Rejoins le village de Rodellar. Ici, les toits ne sont pas effondrés, les murs ne sont pas béants, les charpentes ne sont pas pourries, les ruelles ne sont pas envahies par les ronces et les pierres. Ici, la vie s’est maintenue. Elle est parfois même intense et bourdonnante comme une ruche quand les amateurs d’escalade venus du monde entier s’attaquent aux voies mythiques de quelques falaises calcaires imposantes ou quand les passionnés de canyoning se ruent vers les cours d’eau à la peau vert-bleu…

J4. Le canyon de Mascún
Quitté Rodellar en descendant vers la partie basse du canyon de Mascún pour découvrir les spectaculaires formations rocheuses El Delfín et La Surgencia avant de remonter le canyon d’Andrebot.
Vu la végétation surgir des fissures et des crevasses des parois rocheuses : certains arbrisseaux à fleurs et certaines plantes sont des espèces chasmophytes qui se plaisent dans les habitats ombragés qu’offrent les ravins et les gorges.
Entendu les chants des oiseaux qui nichent dans les anfractuosités rocheuses.
Admiré deux chênes certainement millénaires au vu de la circonférence de leurs troncs : « L’arbre accumule la mémoire dans l’écorce », paraît-il. Je me demande s’ils ont vu passer des chevaliers du Moyen-âge et des paysans des XVIe et XVIIe siècles avant de voir les adeptes de l’out-door en vestes fluo.
Touché les pierres des murets qui bordent les chemins tranquilles et aménagent l’hostilité de ce terroir. Ces murets servaient de clôture aux parcelles et soutenaient la terre dans les terrains en pente. Combien de vieilles mains nouées de rhumatisme ont placé patiemment toutes ces pierres ? C’est un labeur remarquable tant les pierres s’emboîtent parfaitement d’elles-mêmes.
Visité le hameau d’Otín déserté par son dernier habitant dans les années 1970. « Si son clocher s’élève encore, ce sont déjà en partie des ruines qu’il domine. La végétation reprend ses droits. Les ronces envahissent peu à peu les jardins. Les chênes poussent entre les murs. Et quand la toiture commence à s’effondrer, c’est la maison qui disparaît. Ici, un balcon qui ne tient plus que d’un côté. Là, une cheminée aragonaise encore debout, comme bravant le toit qui, lui, tombe morceau par morceau… Les portes ont disparu, mais les encadrements en pierre tiennent tête au temps qui passe ». Sur les linteaux de certaines portes, on peut lire : 1737 ou 1742. Dans son récit « La Sierra oubliée », Pierre Minvielle qui a exploré cette montagne oubliée depuis l'aube des années 1950 jusqu'au soir des années 1970, évoque une région encore habitée mais dont les jours des occupants sont comptés. Souvent il entend cette terrible formule – « se han marchado » – qui sanctionne le départ d'une famille à la ville. Elle signifie l'abandon de la maison, des traditions, des racines. Otín est un exemple parmi tant d’autres de hameaux abandonnés. Ses ruines sont les vestiges d’un passé où ce terroir était une terre des hommes.
Traversé la Faja Mascún et la Faja Raisén sur des vires qui offrent au regard un immense poème géologique : les actions corrosives et érosives de l'eau forment des reliefs spectaculaires où se côtoient profondes entailles, falaises abruptes, chandelles…
Mangé au pied de la spectaculaire cascade Saltador de las Lañas, point de départ des canyonistes qui parcourent le canyon au fil de l’eau.

J5. De Rodellar à Alquezar
Parcouru la rive gauche du torrent du Mascún et vu quelques remarquables ponts médiévaux comme ceux de las Cabras et de Pedruel.
Marché par une succession de petites montées et descentes à travers les montagnes d’Arangol et de Balced.
Scruté le paysage avec attention : « Être naturaliste consiste à regarder » me dis-je.
Vu le versant sud du Tozal de Guara qui en impose au cœur du parc naturel.
Subi la chaleur écrasante du soleil. « Les physiciens démontrent que la chaleur désordonne la matière, brouille la stabilité atomique. L’eau s’agite quand elle bout parce que le chaos règne dans la casserole. Pourquoi en serait-il différent dans un crâne surchauffé sous le soleil ? ». Sur les kilomètres à venir, j’espère trouver quelques zones ombragées pour éviter la surchauffe. De la sueur sort par tous les pores de mon corps pour faire baisser la température de la chaudière intérieure à une valeur acceptable. Parfois, un souffle d’air frais salvateur accélère le processus.
Entendu un silence épais. Plus aucun homme ne fréquente cette montagne jadis si bien soignée : la sierra s’ensauvage.
Traversé des champs d’amandiers, des terrasses couvertes d’oliviers centenaires aux troncs noueux et parfois même quelques vignobles.
Atteins le village de Radiquero réputé pour son fromage puis le village fortifié d’Alquezar dont la beauté n’est plus à vanter. Perché sur son éperon rocheux, c’est un poste d’observation idéal sur la plaine de Barbastro et de Huesca. Son nom trahit son origine : cette forteresse (Al Qsar, en arabe), bâtie au IXe siècle, a servi aux chefs musulmans à contenir les assauts des troupes chrétiennes jusqu’en 1067, date de sa conquête et du développement du village autour de sa collégiale.
Profité de la fraîcheur des ruelles ombragées et de la richesse architecturale du village avec ses remparts crénelés, son église monumentale – la Colegiata – ses vestiges de fortifications et ses maisons aux façades ocre et mordorés. Ici, rien n’a été défiguré par l’homme tout simplement parce que les habitants « étaient tellement pauvres qu’ils ont naturellement laissé le village dans son état d’origine ». Longtemps resté assoupi et pauvre, le village s’est soudainement réveillé riche et prospère grâce au tourisme. Malgré tout, il a su garder son authenticité.
Observé depuis le village une gorge « flanquée de grosses meringues, brunes et avachies, de poudingue veiné par l’écoulement millénaire des eaux de pluie ».

J6. D’Alquezar à Alquezar par Asque et Colungo